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Mardi 9 juin 2009

Dans la rue Gay-Lussac, les pavés voltigeaient. Derrière la barricade des ordres contradictoires, hurlés par des chefs de guérillas improvisés, se perdaient au milieu du brouhaha des slogans les plus fous. À cinquante mètres devant, cinq ou six rangées de CRS habillés comme des chevaliers attendaient stoïquement l'ordre de charger. Ils n'entendaient même plus les « CRS-SS » qui s'élevaient de cette foule juvénile.  En ce soir du 10 mai, la tension était montée d'un cran. Depuis une semaine, les affrontements physiques et verbaux n'avaient pas cessé. Le quartier latin s'était mis à ressembler à un champ de bataille. Sur les trottoirs, les carcasses de bagnoles brûlées avaient remplacé les tables des terrasses des brasseries, qui, d'ailleurs, avaient perdu leur devanture. Bien calé à l'angle de la rue des Ursulines, Jacques surveillait les deux premiers rangs de manifestants. Soudain, il vit deux excités enjamber la barricade, cocktails Molotov à la main. Il hurla comme dans le désert.

          - Arrêtez-les, ce sont des fachos.

Il les avait repérés dès le début de la soirée. Ils promenaient leurs drapeaux noirs et leur pancarte « Jouissons sans entrave » dans les quatre ou cinq premières rangées du cortège. Tout de suite, il avait senti l'arnaque. Ces deux loustics puaient la « provoc ». Leur seule raison d'être ici c'était d'exciter les flics. Son cri se perdit dans le brouhaha. Il vit deux éclairs atterrir au pied des flics qui reculèrent d'une dizaine de mètres. La manœuvre avait échoué. Les manifestants étaient sagement restés à l'abri, la provoc avait échoué, pour l'instant. Les deux corniauds avaient encore une troisième bouteille en réserve, elle roula sous une 404 malencontreusement garée sur le trottoir. La bagnole s'embrasa instantanément, une gerbe de feu éclaira la façade de l'immeuble. L'explosion du réservoir écarta un peu plus les flics et manifestants. Jacques la soirée, il s'était efforcé de canaliser la colère des étudiants. Il a avait vu passer Danny courant de barrage en barrage et répétant inlassablement

« Surtout n'attaquez pas les flics. Les barricades sont défensives. On occupe pacifiquement. »  À la réunion d'avant manif, rien ne s'était passé comme prévu. Pas d'empoignade entre « Staliniens », « Troskistes », « Anarchistes », tous étaient tombés d'accord. Il fallait occuper le quartier latin jusqu'à l'obtention de l'élargissement des prisonniers de la libération de la Sorbonne et l'évacuation de la police du quartier. Jacques avait fait la moue. Au milieu des Cohn-Bendit, Krivine, Sauvageot, Geismar et autre July, il avait l'impression de passer pour l'ouvrier alibi. Inlassablement, le cri revenait : « Libérez nos camarades ». Ces jeunes gens boutonneux commençaient à l'agacer. Ses camarades, à lui, auraient bien besoin d'être libérés de... Billancourt.   Quatre ans déjà, qu'il vissait les mêmes boulons sur les mêmes R8, pour gagner cinq cents balles par mois. Bien sûr, dès le début, on lui avait glissé la carte de la CGT dans la poche. Elle ne lui avait pas servi à grand-chose. Avec sa carrure de boxeur, ses « camarades » l'avaient surtout utilisé pour jouer les gros bras contre les fachos. Suprême récompense, il avait même joué les gorilles pour deux ou trois pontes du parti venus soutenir la « classe ouvrière ». L'ennui avait commencé à le gagner. Coller des affiches, distribuer des tracts, pour réclamer cent balles de plus voilà qui n'allait pas lui changer la vie. Au mois d'avril, il était allé faire un tour du côté de Nanterre. Au milieu de ce bain bouillonnant, assis dans l'herbe, il avait écouté disserter. Il n'avait pas compris grand-chose à Marcuse, Mao ou Debord. Qu'importe, il avait pris un grand bol d'air frais. Dès le lendemain, à la réunion de section, il en avait parlé. Ses chers camarades lui avaient ri au nez. « Tu crois que c'est avec ces petits bourges, que tu vas faire la révolution ? ». Il n'avait pas moufté, mais était retourné à Nanterre. Quand il avait osé prendre la parole dans une AG improvisée de l'Amphi D1, il avait déclenché une ovation : « Les ouvriers avec nous ». Le soir, il déchirait sa carte de la CGT, il était intronisé au sein des JCR[1]. Depuis, tous les soirs, il hantait le quartier latin. Et voilà, comment, lui l'ouvrier à la chaîne se retrouvait à faire le service d'ordre dans cette manifestation qui le concernait à peine. Une manif, le mot lui apparaissait mal choisi pour parler de ce capharnaüm qui s'était installé autour de la Sorbonne. Lui qui n'avait jusqu'alors connu que les défilés du premier mai sagement encadrés par les gros bras du parti ne voyait pas vraiment sur quoi allait déboucher cette soirée. Les rumeurs couraient sans cesse, l'une chassant l'autre. Les transistors étaient branchés. « Geismar est en discussion avec Roche[2] , ils vont libérer nos camarades. » Manque de chance, Roche ne se veut pas mouiller et on cherche le ministre. A onze heures, c'est Cohn-Bendit qui est chez le recteur. Cette fois ça y est, on va gagner ! Jacques n'en perd pas une miette, mais il se demande de nouveau si la classe ouvrière ne sera pas le dindon de la farce. Quand les jeunes boutonneux auront libéré leurs « camarades », ils retourneront sagement à la fac et lui à Billancourt. D'un coup la panique s'installe, le pouvoir n'a pas cédé. Les flics vont charger. Une fusée rouge éclaire le ciel. Une nuée de grenades s'abat sur la barricade la plus avancée du « boul Mich », trop faible pour tenir. Jacques aperçoit une masse compacte d'hommes en noir qui se rassemblent devant la rue Gay-Lussac. Pour sûr, ils vont déguster. Une rumeur, encore une, lui parvient : « Les prolos arrivent, ils sont quinze mille à Strasbourg-Saint-Denis, il faut tenir ». Une nappe épaisse de lacrymogène envahit la rue. Çà et là des voitures flambent. Aux fenêtres certains habitants abreuvent les flics d'injures, les explosions s'accélèrent. Les coups pleuvent, les CRS ne font pas de quartier. On poursuit l'étudiant jusque chez l'habitant. Les explosions s'accélèrent, deux nouvelles bagnoles partent en fumée projetant une lueur fugitive. La rue Gay-Lussac était presque reconquise quand il aperçut deux flics qui tentaient de déshabiller une jeune fille.

          - Salope, on va te faire traverser Paris à poil.

Il fit signe à deux autres gros bras et courut vers les deux salopards. Surpris, ils relâchèrent la gamine qui s'enfuit en tournant à l'angle de la rue Collard Malgré ses yeux remplis de larmes, il crut reconnaître Djamilla.



[1] Jeunesse communiste révolutionnaire.

[2] Recteur de l'académie de Paris

Par Pierre Mazet - Publié dans : mes bouquins - Communauté : Lire et écrire
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Mardi 26 mai 2009

Un romancier chez les gens de lettres

En réalité, le premier contrat passé entre Simenon et l'éditeur Gaston Gallimard date du mois d'octobre 1933. Au cours d'une rencontre qui restera légendaire, le romancier impose au patron de la vénérable maison de la rue Sébastien-Bottin des conditions très dures, tant en matière de rythme de publication que sur les droits proprement dits. Après la rupture avec Fayard, Simenon aborde une nouvelle étape dans son plan de carrière en abandonnant la série des Maigret. Le Locataire sera le premier roman non sériel publié chez Gallimard en cette année 1934 : une production nouvelle, que l'auteur appelle " roman dur " et qui correspond à ses aspirations. Mais un éditeur prestigieux ne suffit pas à Simenon pour dissiper plusieurs malentendus avec le milieu littéraire. Beaucoup de ses " confrères " ont encore en mémoire la cage de verre ou le Bal anthropométrique, ou évoquent avec dédain les contes et romans populaires, critiquent enfin ses faux pas dans le journalisme... Bref, Simenon n'est pas vraiment accepté par la plupart des auteurs de la " sphère Gallimard " et tous les prix littéraires lui échapperont, alors que dès 1932, on parle de lui pour le Goncourt ou le Renaudot.

En 1935, une rencontre sera pourtant déterminante pour lui. C'est André Gide, qui le croise dans les couloirs de la maison Gallimard et veut s'entretenir séance tenante avec le " phénomène " Simenon. Le futur prix Nobel de littérature est plein d'admiration pour l'auteur des Maigret, surtout lorsque le commissaire n'est pas présent dans le roman ! Il bombarde Simenon de questions et c'est le début d'un long dialogue - visites mutuelles ou correspondance - entre les deux hommes qui n'avaient guère de points communs à l'origine... Gide dévore Simenon, s'enthousiasme pour certains titres, mais ne ménage pas non plus ses critiques lorsque l'œuvre lui paraît inégale.

André Gide et Gaston Gallimard seront donc les deux hommes qui comptent pour le jeune romancier dans ces années de maturation. L'arrivée chez Gallimard correspond aussi à une période très mondaine pour le couple, qui se partage entre l'appartement de Neuilly et la villa de Porquerolles. En fait, Simenon est plutôt un nouveau riche, un parvenu qui dépense de façon ostentatoire, ne s'habille que dans les boutiques les plus chères, uniquement sur mesure, et roule dans une Delage grand sport. Un mode de vie qui demande de gros moyens au romancier et des efforts croissants de l'éditeur : à la fin de ces année trente, les relations entre les deux hommes vont commencer à se détériorer à cause des prétentions toujours revues à la hausse de Simenon.

A la fin de cette décennie, la situation du romancier permet de mesurer le chemin parcouru depuis l'époque des romans populaires. Simenon est un " vrai " romancier, édité par une maison prestigieuse, assuré de revenus confortables... Côté sentimental, Simenon se sent bien avec Tigy qu'il considère plutôt comme une bonne camarade. Après sa liaison avec Joséphine Baker, il n'a pourtant pas renoncé aux aventures, mais par peur des complications, se contentera surtout de relations régulières avec des prostituées. A l'approche de la quarantaine, il demande cependant à Tigy de lui donner un enfant : Marc Sim Cependant, Simenon ne veut pas s'engager plus que nécessaire sur le plan personnel. Retiré dans cette Vendée qui le rassure, il rentre dans sa coquille et a défini sa ligne de conduite. Ce sera la neutralité, solution la plus évidente pour cet individualiste convaincu. Pendant ces années sombres où la France occupée commence à se ressaisir après le choc de 1940, le romancier se préoccupe surtout de la survie de sa famille et des problèmes d'intendance.enon va naître ainsi le 19 avril 1939 dans une clinique de la banlieue de Bruxelles, alors que les bruits de bottes se font de plus en plus entendre en Europe.

La guerre va surprendre la famille Simenon dans sa maison de Nieul, près de La Rochelle, qui correspond plus au vrai tempérament du romancier après la vie bourgeoise menée à Neuilly. L'attaque allemande est trop brutale pour qu'il puisse répondre à l'ordre de mobilisation de l'armée belge, et à l'ambassade de Belgique à Paris où il se présente, on le charge de revenir dans sa région d'adoption pour accueillir ses concitoyens qui fuient l'armée allemande : le voilà nommé haut-commissaire aux réfugiés belges. Cette tâche lui convient et il remplira sa mission avec efficacité et dévouement.

Il continue en effet à écrire mais doit réduire ses dépenses car les mandats des éditeurs se font rares. Cela ne l'empêche pas de vivre dans un château à Fontenay-le-Comte en Vendée, dont il loue une partie pour une somme assez modique il est vrai. Suivant les conseils d'André Gide, il travaille à un nouveau roman, Pedigree, récit autobiographique romancé de son enfance, mais aussi à des œuvres fortes comme La Veuve Couderc qui seront éditées chez Gallimard. Comme beaucoup d'écrivains vivant en France pendant l'occupation, il continue à publier malgré la censure et la pénurie de papier, et ne semble pas gêné d'être sollicité par les journaux collaborationnistes. Cette attitude pour le moins opportuniste lui sera reprochée à la Libération, même si le romancier n'a jamais manifesté de sentiments pro-allemands. Ce qui aggrave encore son cas, ce sont ses relations avec les gens de cinéma liés avec un producteur allemand, la Continental : Simenon leur a en effet vendu l'exclusivité des Maigret, et en tout, neuf de ses œuvres vont être adaptées pendant l'Occupation !

La Libération va donc causer quelques soucis au romancier qui a terminé la guerre à Saint-Mesmin-le-Vieux, toujours en Vendée, mais dans une région encore plus reculée. Après assignation à résidence dans un hôtel des Sables-d'Olonne et plusieurs interrogatoires, les enquêteurs de la Libération referment le dossier Simenon. La procédure d'épuration, l'instabilité politique, les règlements de compte ont cependant ébranlé le romancier qui en ce début 1945 ne songe plus qu'à quitter la France...

 

Par Pierre Mazet - Communauté : Le monde du polar
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Mardi 12 mai 2009

 

A la fin de l'année 1930, le romancier a déjà écrit plusieurs enquêtes du commissaire Maigret, mais Fayard n'est pas pressé d'éditer la nouvelle collection : il demande toujours à Georges Sim des romans populaires, payés d'ailleurs beaucoup moins chers... Simenon va pourtant s'obstiner et avoir gain de cause : le 20 février 1931, ce sera le lancement des Maigret. Le romancier se transforme ici en professionnel du marketing en organisant une soirée où le Tout-Paris sera invité. C'est le fameux " Bal anthropométrique ", dans une boîte de nuit de Montparnasse, soirée insolite puisque les invités sont déguisés en gangsters ou en prostituées ! Contrairement à l'épisode de la cage de verre, cette manifestation de promotion a bien lieu, et le lendemain, la presse fait largement mention de l'événement dans ses colonnes. Cette fois, c'est un succès et Maigret se vend très bien dans les semaines qui suivent le " Bal anthropométrique ". Désormais Fayard peut être rassuré sur le sort de sa collection, tandis que le cinéma s'empare de ce nouveau filon. Le Chien jaune est porté à l'écran par Jean Tarride un an après la parution du roman, tandis que Jean Renoir adapte La Nuit ducarrefour en 1932. Malheureusement, ces films - pour diverses raisons - ne sont pas des succès : après une troisième expérience (avec La Tête d'un homme), Simenon abandonnera tout projet d'adaptation pour plusieurs années.

Entretemps le couple décide de s'installer à la campagne, dans une gentilhommière du XVIe siècle située entre Nieul et Marsilly, près de La Rochelle. Simenon, nouveau gentleman-farmer, a un bureau pour écrire ses romans, Tigy installe un atelier de peinture et Boule est toujours fidèle dans son rôle de cuisinière. Cependant, cette quiétude a vite un goût de lassitude pour cet homme qui n'a pas encore trente ans, mais qui a soif de découvrir le monde. Alors après le grand Nord, c'est à présent l'Afrique qui attire le romancier : le couple s'embarque donc pour l'Egypte, puis se rend à Khartoum, traverse l'Afrique d'est en ouest pour aboutir à l'embouchure du fleuve Congo. La découverte du continent africain se terminera par un retour classique en bateau par l'ouest, voyage qui lui inspirera plusieurs romans " exotiques ". Le public retiendra surtout une série d'articles publiés dans l'hebdomadaire Voilà sous le titre " L'heure du nègre " : Simenon qui maintenant a chassé de son esprit un certain nombre d'idées reçues et de clichés se fait le champion de l'anticolonialisme


Après l'expérience africaine, le grand reporter envisage une nouvelle série d'articles : il s'agit cette fois de mener l'enquête en Europe... La première étape de Simenon est l'Allemagne - nous sommes en 1933 - et il enverra à son journal plusieurs reportages qui laisseront la direction de Voilà un peu perplexe. Le journaliste ne fait pas preuve d'une grande clairvoyance et ses analyses sont jugées ambiguës, au point que la direction de l'hebdomadaire le censure parfois. Il réussit cependant un " scoop ", comme on dit aujourd'hui, en réussissant à interviewer Trotski, exilé à Prinkipo, une île de Turquie. L'année 1933, c'est aussi l'Affaire Stavisky : elle commence à intéresser le reporter, qui dans ce cas précis a tendance à se prendre pour son personnage favori. Simenon-Maigret mène donc l'enquête après le suicide de l'escroc et la mort suspecte d'Albert Prince, pour le compte de Paris-Soir. Comme le montre encore Pierre Assouline, le romancier qui joue ici au détective se révèle être un piètre amateur en se laissant piéger par des informateurs du milieu et en publiant des articles qui ne peuvent vraiment pas être pris au sérieux. Bref, Simenon ne sort pas grandi de cette expérience de journalisme d'investigation.

Humilié par cet échec, le romancier juge qu'il est temps de se faire oublier et veut cette fois aller très loin. Un tour du monde lui semblant idéal, il part donc en décembre 1934 pour New York, Panama, les Galapagos, Tahiti, l'Australie et la mer Rouge... Il profite de chaque étape pour envoyer des reportages à plusieurs journaux comme Paris-Soir ou Marianne, mais s'imprègne surtout de personnages, d'ambiances ou de paysages : six romans seront directement inspirés de cette expérience exotique.

L'année 1934 est pour Simenon un nouveau palier. Après les illusions, c'est le renoncement à une certaine forme de journalisme qui le tentait, c'est aussi la décision d'abandonner Maigret. Trois ou quatre ans plus tôt, il avait annoncé clairement que son " meneur de jeu ", c'est-à-dire Maigret, ne devait être qu'une étape dans sa carrière littéraire : désormais, il pense pouvoir se passer du célèbre commissaire et claque la porte de son éditeur, Arthème Fayard

 

Par Pierre Mazet - Communauté : Le monde du polar
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Mardi 28 avril 2009

1 décembre 1922.

 Gare du Nord à Paris, un jour froid et pluvieux, dans une atmosphère qui frise le cliché (on se croirait dans un roman de Balzac ou... de Simenon !), le jeune Liégeois débarque avec une valise en carton et un paquet ficelé. Son arrivée à Paris n'est pourtant pas aussi noire qu'il le racontera parfois, car ses biographes font état de quelques économies et surtout de lettres de recommandations, sans parler d'un compatriote qui l'attend à la gare. Certes les hôtels sont assez minables, mais Simenon refuse de gaspiller son pécule et il n'est pas ennemi de se retrouver dans des lieux qui lui rappellent ses errances à Liège. Très vite, il fréquente une bande d'artistes qui se retrouvent la nuit à Montmartre, pour oublier un emploi de secrétaire auprès de l'écrivain Binet-Valmer, très connu à l'époque dans le milieu politique. Ce travail qu'il trouve dès son arrivée à Paris grâce à un ami de son père se révèle en effet décevant : Simenon est en réalité une espèce de garçon de courses au service d'une ligue d'extrême droite... Qu'importe ! Il faut être patient et attendre des jours meilleurs. Le jeune homme gagne quand même sa vie et, le 24 mars 1923, il épouse Régine Renchon à l'église Sainte-Véronique de Liège. Dernière concession à Henriette, la cérémonie religieuse à laquelle elle tient est vite célébrée et Simenon reprend le train pour Paris le soir même en compagnie de Tigy.

La présence de son épouse à Paris le rassure et l'aide pour les tâches matérielles : selon ses dires elle est pour lui un véritable garde-fou qui l'empêche de sombrer dans les excès, comme à Liège lors des réunions de la Caque. Après l'expérience auprès de Binet-Valmer, Simenon abandonne cet emploi de factotum pour un vrai travail de secrétariat. C'est le publiciste lui-même qui, voyant le désappointement de Simenon, l'adresse à l'un de ses bons amis, le marquis de Tracy, riche aristocrate du même bord politique. Dès lors, le futur romancier, qui " gâche déjà du plâtre " en écrivant des contes pour les hebdomadaires galants de la capitale, connaît une nouvelle vie riche en découvertes : c'est de cette époque notamment qu'il puisera la matière de son roman L'Affaire Saint-Fiacre. Le château de Paray-le-Frésil où il vit le plus souvent avec le marquis de Tracy est, selon la fiction romanesque, le lieu où le commissaire Maigret a passé toute son enfance. Les petites nouvelles qu'il écrit chaque soir - le plus souvent deux ou trois - ont très vite du succès et le couple voit sa situation matérielle s'améliorer. Après presque une année passée en compagnie du marquis, Simenon décide de se jeter à l'eau et vivre complètement de sa plume en revenant à Paris. Désormais il va proposer ses contes à de grands quotidiens, comme Le Matin, à des revues légères comme Le Merle blanc et surtout à des éditeurs de collections populaires.


 A partir de 1924, l'activité de Simenon est florissante : c'est près de deux cents romans qu'il va écrire sous dix-sept pseudonymes jusqu'à ce que les Maigret prennent véritablement le relais en 1931. Après les contes galants parus dans Frou-Frou, Sans-Gêne ou Paris-Flirt, le romancier débutant va se lancer dans des récits plus structurés, même si leur qualité laisse encore à désirer. En 1923, il avait rencontré Colette qui s'est remariée avec Henry de Jouvenel, le rédacteur en chef du Matin. La romancière refuse d'abord ses textes, lui donne des conseils et à la deuxième tentative elle publie un conte signé Georges Sim. Leur collaboration sera fructueuse et les conseils de Colette, toujours appréciés par le jeune homme. Les romans populaires qu'il publie parallèlement chez Ferenczi, Tallandier et Fayard obéiront à des critères bien précis. Cette production peut se diviser en trois catégories qui répondent aux exigences des collections ou des éditeurs : il y a d'abord les romans légers, plus ou moins licencieux, aux titres évocateurs (Orgiesbourgeoises, Etreintes passionnées...), ensuite les romans sentimentaux comme Le Roman d'une dactylo ou Cœur de Poupée, et enfin les romans d'aventures dont les titres font déjà rêver (Le Monstre blanc de la Terre de feu, Un drame au pôle Sud...). Ces romans populaires qui sont un peu boudés par les critiques, sont certes bâclés (rythme de production oblige) mais représentent la genèse de l'œuvre à venir : malgré les stéréotypes inévitables, y compris les clichés raciaux, on voit apparaître bon nombre de personnages, mais aussi des thèmes récurrents aussi importants que la solitude, la culpabilité ou encore la fatalité. Cette littérature populaire non seulement nourrit Simenon et son épouse, mais l'enrichit très rapidement : le romancier dépense beaucoup, reçoit tous les soirs dans son appartement de la place des Vosges, et ne tarde pas à engager une cuisinière, Henriette Liberge, immédiatement surnommée "Boule", ainsi qu'une secrétaire et un chauffeur ! Simenon aime cette vie parisienne qui lui sourit et fréquente des peintres comme Vlaminck et Picasso, et aussi des poètes comme Max Jacob... Et un soir d'octobre 1925, au théâtre des Champs-Elysées, c'est la rencontre avec une jeune fille de Saint Louis (Missouri), alors totalement inconnue, qui danse dans La Revue nègre. Elle a vingt ans et s'appelle Joséphine Baker. Immédiatement c'est le coup de foudre et la jolie mulâtresse séduit Simenon : désormais le couple ne se déplace plus sans Joséphine, mais l'infortunée Tigy semble ignorer complètement cette liaison qui durera jusqu'au début de 1927.

Cette période, agitée sur le plan sentimental, est aussi débordante d'activités pour Simenon : le jeune romancier écrit de plus en plus, forme des projets qui n'aboutiront pas toujours, rencontre une foule de personnalités du Tout-Paris. C'est précisément en ce début de l'année 1927 qu'Eugène Merle, directeur de plusieurs journaux parisiens, lui lance un défi : Simenon devra écrire un roman sous les yeux du public, enfermé dans une cage de verre... Attiré par la somme importante que lui propose son employeur, il accepte immédiatement, mais le projet n'aboutira pas pour diverses raisons qui restent encore un peu obscures. Cependant, l'épisode de la cage de verre restera dans la légende de Simenon et contribuera à faire de ce romancier un véritable phénomène : plusieurs journaux ont raconté en effet l'exploit qui ne s'est jamais produit !

Après l'idylle avec Joséphine Baker, Simenon décide de quitter l'ambiance de la capitale et de réaliser un de ses rêves de jeunesse : s'embarquer sur un bateau... En réalité, le jeune romancier n'envisage pas de partir sur les traces de Conrad, une de ses lectures d'adolescent, mais plus modestement de faire le tour de France sur les canaux et les rivières. Il achète un canot de cinq mètres équipé d'un petit moteur, et un canoë pour le matériel de camping. Pendant cette année 1928, six mois durant, le romancier va découvrir la France " entre deux berges ", pour reprendre le titre de l'un de ses articles : le navigateur débutant, qui est parti en compagnie de Tigy, de Boule et du chien Olaf, n'a pas oublié sa machine à écrire et travaille en plein air au grand étonnement des promeneurs. De cette expérience, il tirera la matière de plusieurs romans, et notamment Le Charretier de la «Providence».

Quelques mois plus tard, Simenon décide de revêtir à nouveau sa casquette de marin, mais pour de vrai cette fois : il passe son brevet de capitaine au long cours, tandis que Tigy apprend la mécanique dans un garage. Le but est en effet de prendre la mer à bord d'un cotre de 10 mètres appelé l'Ostrogoth, et de faire route vers le grand Nord. Ainsi, le capitaine Simenon, Tigy et la fidèle cuisinière traversent la Belgique, les Pays-Bas, avant de prendre place à bord d'un navire régulier qui les emmène au cap Nord. C'est au cours d'une escale à Delfzijl, un port néerlandais, alors que l'Ostrogoth a besoin d'être recalfaté, qu'il se met à écrire un roman où apparaît un nouveau personnage : un certain Maigret... Selon l'une des légendes que Simenon aime bien entretenir, le célèbre commissaire serait donc né en septembre 1929 dans un port des Pays-Bas. En réalité, ce n'est pas aussi simple : Maigret existait déjà dans d'autres récits, et notamment dans plusieurs romans populaires, sous une forme un peu moins élaborée. Quoi qu'il en soit, les années 1929-1930 marquent un nouveau tournant pour Simenon qui estime que l'époque du petit Sim est révolue : à 27 ans, il est temps d'abandonner les pseudonymes et les romans populaires.

Par Pierre Mazet - Communauté : Le monde du polar
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