Clarisse

Lundi 23 mai 2011 1 23 /05 /Mai /2011 17:54

L’incroyable destin de Clarisse Manzon (20).  La détermination de Clarisse.

Le ciel était tombé sur la tête du président Enjelran ! Il se leva d’un bond, vacilla un instant, et, reprenant ses esprits. 

            - Quoi ! Et c’est vous un préfet, qui osez me dire pareille infamie ! Qui est l’auteur de cette calomnie ridicule ?

            - Il ne s’agit pas d’une calomnie. Mme Manzon a donné des détails précis au lieutenant Clémendot.

            - Enfin, Monsieur le Préfet, vous savez bien que ce lieutenant n’est qu’un vulgaire trousseur de jupons. Je sais qu’il est, ou qu’il a été, l’amant de ma fille.

            - Vous devriez vous calmer, Monsieur le Prévôt ! Le lieutenant est l’aide de camp du général de Vautré.

            - Il n’empêche ! Je n’ai guère de considération pour cet homme qui se conduit comme un mufle. Nul n’ignore, dans Rodez, les dispositions étranges de ma fille. C’est une femme nourrie de romans et celui-ci en est un autre après tant d’autres. Quel crédit accorder à toutes ces bizarreries ?

            - Monsieur le Prévôt, je sais ce qu’il vous en coûte d’apprendre les égarements de votre fille. Je vous demande de nous montrer du courage.

            - Jamais je n’encouragerai ma fille à mentir en soutenant qu’elle était dans cette horrible maison.

            - Vous êtes magistrat, et vous devez choisir entre la tendresse du père et la justice.

            - Les devoirs de magistrat me commandent de n’accorder aucun crédit à l’imagination de ma fille.

            - Vous êtes un homme d’honneur, Monsieur le Prévôt. Si vous persistiez à dire que le lieutenant Clémendot est un calomniateur, il se verrait dans l’obligation de provoquer en duel votre fils, Edouard Enjelran.

            - Mais, il est officier dans le même régiment. De plus, je ne vois pas comment le lieutenant pourrait vouloir venger son honneur, il en est totalement dépourvu. C’est un être fourbe et amoral.

            - Mesurez vos paroles, Monsieur Enjelran. Le général de Vautré n’aime qu’on insulte ses officiers, la carrière de votre fils pourrait en souffrir.

            - Dans tous les cas, que resterait-il de l’honneur des Enjelran si je devais souscrire aux bruits qui font de ma fille une catin de la Bancal ?

            - Aux rumeurs qui courent sur votre fille, Monsieur le Prévôt, s’ajoutent quelques insinuations sur des affaires d’intérêt qui vous lient à Jausion. Si vous persistez à refuser votre aide, certains pourraient y voir, de la complaisance, si ce n’est de la complicité.

La manœuvre du préfet était parfaitement déloyale. Qui dans Rodez n’avait aucun lien d’affaire avec Jausion ? Lorsqu’il quitta le bureau du comte d’Estourmel, le prévôt se vit sans doute un instant sur le banc des accusés en compagnie de Jausion, Bastide-Gramont et consorts, entre l’antichambre de la guillotine et l’opprobre marqué au fer rouge sur le nom des Enjelran.

Dans la soirée qui suivit, Clarisse me rapporta qu’il commença à changer d’attitude. Il lui parla avec beaucoup de gentillesse, sur un ton doucereux.

            - Je sais qu’il est pour toi difficile de faire pareil aveu. Mais, tu le dois à la justice, à notre famille. Tout te sera pardonné, si tu conviens que ce soir-là, tu te trouvais bien dans la maison Bancal.

Clarisse protesta vigoureusement. Dans la soirée du 19 mars, elle n’avait pas bougé de chez elle, les sœurs Pal le confirmeraient volontiers.

A ces mots, Monsieur Enjelran leva les bras au ciel, le ton de la conversation changea, il se fit menaçant.

            - Malheureuse ! S’exclama-t-il, sais-tu ce que vaut un alibi dans ce pays ? D’ailleurs, il n’est pas question de cela. Il est prouvé que tu étais dans la maison Bancal. Nous ne pouvons remettre en cause la parole du lieutenant Clémendot. Et puis, quand la Bancal sera exécutée, et si, dans son testament de mort, elle venait à déclarer que tu étais chez elle lors de l’assassinat, il n’y a nul doute que tu serais poursuivie comme complice.

Tout fut vain. Lorsque le lendemain, j’accompagnais Clarisse chez le préfet, elle était bien décidée à soutenir qu’elle n’était jamais allée dans la maison Bancal.

 

 

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
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Mercredi 11 mai 2011 3 11 /05 /Mai /2011 17:31

L’incroyable destin de Clarisse Manzon  ; L’infâme lieutenant.

Lorsque nous nous retrouvâmes dans la rue, je ressentis l’étrange impression que tous les regards convergeaient vers nous. Le visage de Clarisse s’était assombri.

            - J’ai peur Monsieur Alvergnat, peur que cette histoire n’ait jamais de fin.

Lorsque je la quittai, après avoir, sur son insistance, pris une tasse de thé, je m’aperçus que ses yeux étaient mouillés de larmes. Nos lèvres s’effleurèrent. Je regagnai la librairie tourmenté et inquiet. Cette femme vivait des tourments. Avait-elle été réellement dans la maison Bancal ? Le doute commençait à m’envahir. Blaise m’attendait sur le pas de la porte. Il avait l’air visiblement préoccupé.

            - Entre, inutile qu’on discute dehors ! Déjà, tout Rodez parle de toi !

Nous nous installâmes une fois de plus dans la cuisine.

            - Inutile de vous inquiéter, Blaise. Clarisse a clairement nié se trouver dans la maison Bancal, le soir de la tuerie.

            - Et tu penses que le procureur l’a crue ?

Je ne répondis pas. Comment tout ceci serait-il arrivé aux oreilles du lieutenant Clémendot ? Je n’eus guère le temps d’approfondir mes réflexions. Il me fallait rédiger mon article hebdomadaire. Je me trouvais pris dans de vrais tourments. Envoyé comme observateur de l’affaire, j’en devenais acteur. A deux heures du matin, je réussis à y mettre un point final. Je m’en étais tenu à un strict récit des faits, me gardant bien d’évoquer mon rôle. J’étais même parvenu à ne pas évoquer le nom de Clarisse Manzon. Après une nuit peuplée de cauchemars, je rejoignis Blaise, déjà occupé à son classement.

            - Tu te réveilles trop tard Gilbert, ta dulcinée est passée.

            - Vous auriez pu me réveiller !

            - Elle s’y est farouchement opposée.

Elle m’a seulement indiqué qu’elle avait reçu une seconde sommation du tribunal pour y être confrontée avec le lieutenant Clémendot. Je sentis monter en moi un sentiment de haine contre cet homme. Sans prendre le temps d’avaler même un morceau de pain, je filais chez Clarisse. Elle s’en allait seule en direction du tribunal. Lorsque je l’interpellais, elle me lança un regard humide, désespéré.

            - Vous êtes là mon ami ? Quel soulagement ! Accompagnez-moi encore une fois, je dois encore me justifier.

Une nouvelle fois, le procureur se montra bon prince et accepta que j’assiste à l’interrogatoire.  Lorsque nous fûmes introduits dans le bureau du procureur, l’infâme lieutenant était là, assis, le regard narquois. C’en fut trop pour Clarisse, qui devint soudain si pâle que je la vis proche de l’évanouissement.  Finalement, elle parvint à se ressaisir et lança à son ancien amant des éclairs de haine. Le procureur invita ce dernier à dire ce qu’il savait de la confession de Madame Manzon. C’est avec un air de délice qu’il récita la fable de sa maitresse. A ces mots, l’infortunée Clarisse éclata en sanglots. Puis elle opposa de farouches dénégations entrecoupées d’invectives et soutint qu’elle n’avait jamais imaginé de pareil roman. Le lieutenant Clémendot maintint ses affirmations. Constant était embarrassé, car d’un côté, il ne pouvait ignorer le témoignage du lieutenant et d’un autre côté, il ne pouvait décemment mettre la fille du Président du tribunal en prison. En homme prudent, Constant renvoya dos à dos les protagonistes, mais s’empressa d’en informer le préfet d’Estourmel. Celui-ci convoqua le président Enjelran. Je tiens le compte rendu de leur rencontre de la bouche du secrétaire de Monsieur le Préfet. Après l’avoir invité à s’asseoir, et échanger quelques banalités, le comte d’Estourmel s’engagea sur l’affaire Fualdès.

            - Vous n’êtes pas sans savoir, Monsieur le Président, que plusieurs témoignages s’accordent sur la présence d’une femme voilée de noir dans la maison Bancal, lorsque fut assassiné le malheureux procureur.

            - On le dit en effet.

            - Et bien, j’ai le devoir de vous apprendre qu’une personne digne de foi a recueilli sur ce point un témoignage important de la personne concernée.

            - On la connait, mais elle est revenue sur ses affirmations et nous comptons sur votre autorité, Monsieur le Prévôt, pour la convaincre de nous aider à faire toute la lumière sur cette  affreuse affaire.

            - C’est le travail du juge d’instruction.

            - Nous pensons que vous avez plus d’influence que quiconque sur cette femme.

            - Mais encore ? Et qui est- elle donc ?

            - Il s’agit…de Madame Clarisse Manzon

 

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
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