1 décembre 1922.
Gare du Nord à Paris, un jour froid et pluvieux, dans une atmosphère qui frise le cliché (on se croirait dans un roman de Balzac ou... de Simenon !), le jeune Liégeois débarque avec une valise en carton et un paquet ficelé. Son arrivée à Paris n'est pourtant pas aussi noire qu'il le racontera parfois, car ses biographes font état de quelques économies et surtout de lettres de recommandations, sans parler d'un compatriote qui l'attend à la gare. Certes les hôtels sont assez minables, mais Simenon refuse de gaspiller son pécule et il n'est pas ennemi de se retrouver dans des lieux qui lui rappellent ses errances à Liège. Très vite, il fréquente une bande d'artistes qui se retrouvent la nuit à Montmartre, pour oublier un emploi de secrétaire auprès de l'écrivain Binet-Valmer, très connu à l'époque dans le milieu politique. Ce travail qu'il trouve dès son arrivée à Paris grâce à un ami de son père se révèle en effet décevant : Simenon est en réalité une espèce de garçon de courses au service d'une ligue d'extrême droite... Qu'importe ! Il faut être patient et attendre des jours meilleurs. Le jeune homme gagne quand même sa vie et, le 24 mars 1923, il épouse Régine Renchon à l'église Sainte-Véronique de Liège. Dernière concession à Henriette, la cérémonie religieuse à laquelle elle tient est vite célébrée et Simenon reprend le train pour Paris le soir même en compagnie de Tigy.
La présence de son épouse à Paris le rassure et l'aide pour les tâches matérielles : selon ses dires elle est pour lui un véritable garde-fou qui l'empêche de sombrer dans les excès, comme à Liège lors des réunions de la Caque. Après l'expérience auprès de Binet-Valmer, Simenon abandonne cet emploi de factotum pour un vrai travail de secrétariat. C'est le publiciste lui-même qui, voyant le désappointement de Simenon, l'adresse à l'un de ses bons amis, le marquis de Tracy, riche aristocrate du même bord politique. Dès lors, le futur romancier, qui " gâche déjà du plâtre " en écrivant des contes pour les hebdomadaires galants de la capitale, connaît une nouvelle vie riche en découvertes : c'est de cette époque notamment qu'il puisera la matière de son roman L'Affaire Saint-Fiacre. Le château de Paray-le-Frésil où il vit le plus souvent avec le marquis de Tracy est, selon la fiction romanesque, le lieu où le commissaire Maigret a passé toute son enfance. Les petites nouvelles qu'il écrit chaque soir - le plus souvent deux ou trois - ont très vite du succès et le couple voit sa situation matérielle s'améliorer. Après presque une année passée en compagnie du marquis, Simenon décide de se jeter à l'eau et vivre complètement de sa plume en revenant à Paris. Désormais il va proposer ses contes à de grands quotidiens, comme Le Matin, à des revues légères comme Le Merle blanc et surtout à des éditeurs de collections populaires.
A partir de 1924, l'activité de Simenon est florissante : c'est près de deux cents romans qu'il va écrire sous dix-sept pseudonymes jusqu'à ce que les Maigret prennent véritablement le relais en 1931. Après les contes galants parus dans Frou-Frou, Sans-Gêne ou Paris-Flirt, le romancier débutant va se lancer dans des récits plus structurés, même si leur qualité laisse encore à désirer. En 1923, il avait rencontré Colette qui s'est remariée avec Henry de Jouvenel, le rédacteur en chef du Matin. La romancière refuse d'abord ses textes, lui donne des conseils et à la deuxième tentative elle publie un conte signé Georges Sim. Leur collaboration sera fructueuse et les conseils de Colette, toujours appréciés par le jeune homme. Les romans populaires qu'il publie parallèlement chez Ferenczi, Tallandier et Fayard obéiront à des critères bien précis. Cette production peut se diviser en trois catégories qui répondent aux exigences des collections ou des éditeurs : il y a d'abord les romans légers, plus ou moins licencieux, aux titres évocateurs (Orgiesbourgeoises, Etreintes passionnées...), ensuite les romans sentimentaux comme Le Roman d'une dactylo ou Cœur de Poupée, et enfin les romans d'aventures dont les titres font déjà rêver (Le Monstre blanc de la Terre de feu, Un drame au pôle Sud...). Ces romans populaires qui sont un peu boudés par les critiques, sont certes bâclés (rythme de production oblige) mais représentent la genèse de l'œuvre à venir : malgré les stéréotypes inévitables, y compris les clichés raciaux, on voit apparaître bon nombre de personnages, mais aussi des thèmes récurrents aussi importants que la solitude, la culpabilité ou encore la fatalité. Cette littérature populaire non seulement nourrit Simenon et son épouse, mais l'enrichit très rapidement : le romancier dépense beaucoup, reçoit tous les soirs dans son appartement de la place des Vosges, et ne tarde pas à engager une cuisinière, Henriette Liberge, immédiatement surnommée "Boule", ainsi qu'une secrétaire et un chauffeur ! Simenon aime cette vie parisienne qui lui sourit et fréquente des peintres comme Vlaminck et Picasso, et aussi des poètes comme Max Jacob... Et un soir d'octobre 1925, au théâtre des Champs-Elysées, c'est la rencontre avec une jeune fille de Saint Louis (Missouri), alors totalement inconnue, qui danse dans La Revue nègre. Elle a vingt ans et s'appelle Joséphine Baker. Immédiatement c'est le coup de foudre et la jolie mulâtresse séduit Simenon : désormais le couple ne se déplace plus sans Joséphine, mais l'infortunée Tigy semble ignorer complètement cette liaison qui durera jusqu'au début de 1927.
Cette période, agitée sur le plan sentimental, est aussi débordante d'activités pour Simenon : le jeune romancier écrit de plus en plus, forme des projets qui n'aboutiront pas toujours, rencontre une foule de personnalités du Tout-Paris. C'est précisément en ce début de l'année 1927 qu'Eugène Merle, directeur de plusieurs journaux parisiens, lui lance un défi : Simenon devra écrire un roman sous les yeux du public, enfermé dans une cage de verre... Attiré par la somme importante que lui propose son employeur, il accepte immédiatement, mais le projet n'aboutira pas pour diverses raisons qui restent encore un peu obscures. Cependant, l'épisode de la cage de verre restera dans la légende de Simenon et contribuera à faire de ce romancier un véritable phénomène : plusieurs journaux ont raconté en effet l'exploit qui ne s'est jamais produit !
Après l'idylle avec Joséphine Baker, Simenon décide de quitter l'ambiance de la capitale et de réaliser un de ses rêves de jeunesse : s'embarquer sur un bateau... En réalité, le jeune romancier n'envisage pas de partir sur les traces de Conrad, une de ses lectures d'adolescent, mais plus modestement de faire le tour de France sur les canaux et les rivières. Il achète un canot de cinq mètres équipé d'un petit moteur, et un canoë pour le matériel de camping. Pendant cette année 1928, six mois durant, le romancier va découvrir la France " entre deux berges ", pour reprendre le titre de l'un de ses articles : le navigateur débutant, qui est parti en compagnie de Tigy, de Boule et du chien Olaf, n'a pas oublié sa machine à écrire et travaille en plein air au grand étonnement des promeneurs. De cette expérience, il tirera la matière de plusieurs romans, et notamment Le Charretier de la «Providence».
Quelques mois plus tard, Simenon décide de revêtir à nouveau sa casquette de marin, mais pour de vrai cette fois : il passe son brevet de capitaine au long cours, tandis que Tigy apprend la mécanique dans un garage. Le but est en effet de prendre la mer à bord d'un cotre de 10 mètres appelé l'Ostrogoth, et de faire route vers le grand Nord. Ainsi, le capitaine Simenon, Tigy et la fidèle cuisinière traversent la Belgique, les Pays-Bas, avant de prendre place à bord d'un navire régulier qui les emmène au cap Nord. C'est au cours d'une escale à Delfzijl, un port néerlandais, alors que l'Ostrogoth a besoin d'être recalfaté, qu'il se met à écrire un roman où apparaît un nouveau personnage : un certain Maigret... Selon l'une des légendes que Simenon aime bien entretenir, le célèbre commissaire serait donc né en septembre 1929 dans un port des Pays-Bas. En réalité, ce n'est pas aussi simple : Maigret existait déjà dans d'autres récits, et notamment dans plusieurs romans populaires, sous une forme un peu moins élaborée. Quoi qu'il en soit, les années 1929-1930 marquent un nouveau tournant pour Simenon qui estime que l'époque du petit Sim est révolue : à 27 ans, il est temps d'abandonner les pseudonymes et les romans populaires.
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