Mardi 1 février 2011
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Episode 12 : Une soirée chez Clarisse.
Depuis une semaine déjà, je logeais chez mon ami Blaise. Avril s'en allait lentement. Le soir, les ruelles devenaient davantage
fréquentées. Tant que la fraicheur n'était pas trop tombée, les discussions allaient bon train. L'affaire occupait bien entendu le haut du pavé. A dix-sept heures, nous heurtâmes le marteau de
porte de l'appartement de Madame Manzon. L'intérieur respirait le confort et le bon goût. Nous avions été devancés par quelques personnalités de vie « mondaine » ruthénoise. Le libraire
me présenta au Chevalier de la Salle, un des magistrats instructeurs de l'affaire. Son père, Monsieur Enjelran, président de la cour prévôtale, mettant fin à une longue brouille avec sa fille,
était également présent. Nous fûmes accueillis enfin par Clarisse avec la chaleur qui convenait. Généreuse dans son compliment, elle me présenta comme un grand journaliste parisien, ce qui attira
dans l'assistance quelques murmures d'incrédulité. Le thé était divin et les pâtisseries fondantes. Notre hôtesse était digne d'un salon parisien, virevoltant entre les fauteuils et les
bergères, elle allait de groupes en groupes, avec un mot aimable pour chacun. On était entre gens biens élevés, personne n'avait évoqué l'affaire. L'amant de la belle Clarisse était là aussi,
accompagnant son supérieur, le général Vautré, pour sauvegarder les apparences. Les discussions étaient de bon aloi, Clarisse n'aurait pas supporté les disputes. On parlait bien évidemment de
Bonald, le grand homme rouergat.[1] Comme les Républicains convaincus ne pouvaient s'afficher, tout le monde lui
trouvait les qualités d'un grand homme d'État. Cependant, l'affaire arriva au milieu de la discussion sans y avoir été invitée. Un gendarme fit irruption et demanda à parler au
Chevalier de la Salle. Les deux hommes s'isolèrent quelques instants. Le Chevalier refit son apparition et annonça de manière théâtrale.
- Ma chère Clarisse, le devoir m'oblige à quitter
votre aimable assemblée, un élément nouveau et extrêmement important vient de se produire dans l'affaire qui agite notre bonne ville depuis plusieurs semaines, je suis donc au regret de
vous laisser.
Le chevalier était bel homme et un murmure de déception parcouru l'assemblée féminine. Entre messieurs, se déroula ce que Clarisse
avait craint, la discussion roula sur l'affaire. Ce fut Joseph Delauro[2] qui monopolisa la
parole.
- Je pense que l'instruction de cette sinistre
affaire va bientôt être close. Nous avons maintenant un certain nombre de certitudes quant à son déroulement.
Monsieur Carrère ne put s'empêcher d'intervenir.
- Vous avez sans doute des informations dont nous ne
disposons pas Monsieur le Maire.
- Oui, sans doute, Blaise, elles sont accablantes
pour Jausion.
- Vous voulez sans doute parler du contenu de ce
libelle qui circule depuis ce matin dans Rodez.
- Tout ce qui est écrit dedans n'est pas faux, mais
je peux vous confirmer que si le Chevalier de la Salle nous a quittés aussi précipitamment, c'est pour procéder à l'incarcération de ce sinistre individu.
Je sentais mon ami s'agacer.
- Je suppose que c’est sur des bases plus sérieuses
que celles contenues dans ce torchon?
- Oui, il a recueilli les témoignages des domestiques
de ce pauvre Fualdès.
Je me dois d'avouer qu'entendre ce royaliste ultra s'apitoyer sur le sort de l'ancien procureur m'apparut sonner aussi
faux que si j'avais entendu Louis XVIII pleurer sur le sort de Napoléon.
- Ils montrent à quel point cet homme a été cupide et
fourbe. Savez-vous que dans la matinée du 20 mars, le jour même où on a retrouvé le corps de son ami, il s'est rendu chez la victime.
- Il n'est pas anormal qu'il apporte du réconfort à
Madame, qui comme nous le savons tous a été rudement éprouvée.
- Vous bons sentiments vous perdront mon cher Blaise.
Si on en croit les domestiques de Fualdès, Jausion a mis la maison en coupe réglée. La servante a même affirmé que Jausion avait fracturé un tiroir du secrétaire et en avait ressorti un sac
d'écus.
- Qu'en a-t-il fait ?
- Il a affirmé au domestique qu'il l'avait confié à
Madame Fualdès pour la mettre à l'abri du besoin, au cas où tout serait mis sous scellés.
- Ce n'est pas très légal, mais cela partait d'un bon
sentiment.
Le député-maire s'enflamma.
- Monsieur Carrère, comment pouvez-vous soutenir un
être aussi abject?
- Je connais la réputation de Monsieur Jausion, mais
cela n'en fait pas obligatoirement un assassin.
Voyant que le ton montait, Clarisse s'interposa.
- Messieurs, Messieurs, vous n'allez pas gâcher un si
doux après-midi. Nous aurons le temps de reparler de cette affaire.
Comme les deux hommes s'excusaient, elle me glissa à l'oreille.
- Surtout qu'un témoin capital pourrait bientôt se
faire connaître.