Mardi 21 décembre 2010 2 21 /12 /Déc /2010 17:46

 

Episode 7 – Les enfants Bancal.

 

Le docteur Audouy, un peu abasourdi par les paroles du libraire, resta muet quelques instants. Comme Blaise l'avait invité à partager notre repas, il s'installa autour de la table et quelques verres de vin semblèrent vite le remettre sur le chemin du bon sens.

- De qui tenez-vous ces informations, mon ami?

- C'est la cabaretière Rose Féral, qui les a obtenues du greffier du juge Teulat.

Blaise soupira.

- C'est une des pires commères de la place ! Je suppose qu'elle vous a relaté la manière dont s'est déroulé le crime.

- Dans ses moindres détails!

- Nous vous écoutons avec attention.

 

Je sortis mon calepin et mon crayon graphite pour retranscrire au mieux cette « description » de la scène.

 

 « Des grands hommes sont entrés dans la cuisine. L'un deux, plus grand que les autres et chaussé de bottes ferrées semblait être le chef. Il ont trainé «  un monsieur » qu'ils ont allongé sur la table de la cuisine. Il n'arrêtait pas de gigoter, il est tombé par terre. Le pied de la table s'est cassé, ces messieurs l'ont recalé avec une pierre. Ils ont enfin réussi à tenir l'homme et entrepris de le saigner comme un goret. Le père le tenait par les pieds tandis que la mère recueillait le sang dans un chaudron. Celui-ci fut vite plein. Les deux cochons, qui erraient par-là, ne furent pas oubliés. Le père Bancal leur servit le sang de Fualdès en guise de soupe. L'un n'en voulut pas, l'autre y plongea le groin, mais il n'avait pas tout avalé et peu après mourut empoisonné »

 

Le docteur Audouy marqua une pause. Le libraire en profita pour reprendre la parole.

- Je sais que les Ruthénois sont gens rustres, mais il me semblait que ce genre de sabbat datait d'un autre âge.

Je ne manquais pas d'ajouter mon grain de sel.

- Vous savez ce qu'ont dit les autres enfants Bancal?

- Le petit Alexis, qui doit avoir cinq ou six ans, est passé lui aussi aux aveux. Il a dit avoir tout vu car on ne lui avait pas couvert la tête.

- Il était où le gosse? En haut dans la chambre ou en bas avec sa soeur?

- Il ne l'a pas dit! Mais, il a ajouté que « le monsieur qu'on avait mis sur la table était malade et méchant ».

- Si je me souviens bien, il y avait trois gosses Bancal. Qu'a dit le troisième?

Le médecin répondit piteusement.

- Je n'en sais rien.

Je sentis que Blaise allait se fâcher. J'intervins discrètement.

- C'est dommage que nous ne le sachions pas. Car le frère et la sœur se contredisent, une dit qu'elle était derrière l'armoire, l'autre qu'il était dans son lit.

Le docteur Audouy recouvra totalement le bon sens.

- Vous avez raison, je pense qu'il n'y a rien à tirer d'un tel galimatias!

- Le plus grave est que le juge Teulat, qui s'assoit sur les principes les plus élémentaires de la justice, n'a qu'une hâte : arrêter des coupables, tant il a à se faire pardonner par le nouveau pouvoir. Il n'avait pas le droit d'utiliser le témoignage des enfants mineurs contre leurs parents. Tiens on va aller rendre visite à la Rose, je vais lui dire ce que je pense de ses ragots.

Le cabaret de Rose se trouvait place de la cité, à quelques mètres de la rue des hebdomadiers. Blaise Carrère possédait une certaine aura dans Rodez, il était l'homme des livres, on le respectait. Quant au docteur Audouy, il avait soigné la moitié des Ruthénois et chacun lui devait un petit quelque chose. Ni l'un ni l'autre ne figurait parmi les habitués de la taverne. Rose fut plus qu'étonnée de nous voir entrer.

- Monsieur Blaise, c'est un plaisir de vous recevoir dans notre modeste cabaret.

- Pas tant d'histoire, Rose. On va dans la cuisine, j'ai à te parler.

L'espèce de cambuse noire de suie peinait à nous contenir tous les quatre. D'un chaudron pendant de la cheminée crasseuse s'échappait un fumet peu ragoutant.

- Voulez-vous que je vous serve du vin?

- Oui mais pas de ta piquette habituelle.

Elle cria à une gamine sale et en semi haillons d'aller chercher une bouteille à la cave. Le liquide de la bouteille, s'avéra à peine moins acre que la piquette ordinaire.

- Dis moi Rose, c'est toi qui colporte le soi disant témoignage des enfants Bancal?

- Je colporte pas Monsieur Blaise, je ne fais que m'a raconté le greffier qui nous fait l'honneur de fréquenter notre modeste taverne.

- Mais il te l'a dit en confidence, tu n'étais pas obligée de le répandre dans tout Rodez.

- Mais enfin, Monsieur Blaise tout le monde sait que les Bancal, c'est de la vermine!

- Oui, mais ce ne sont que des enfants! On a pu leur faire dire ce qu'on voulait.

Je me rendis bien compte que la raison avait quitté la ville, quand Rose ajouta.

- Moi, aussi j'ai des révélations à faire, cette histoire est plus compliquée qu'on le croit. Les gros ne sont pas à l'abri !

 

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
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Mardi 7 décembre 2010 2 07 /12 /Déc /2010 18:08

 

Episode 6 – Le point de l'affaire.

 

Après un nouveau souper ruthénois, je passais la nuit à rêver de Clarisse Manzon. Finalement, je remerciais Dieu de l'avoir croisée. Sans cette lumineuse apparition, je crois que ma nuit aurait été peuplée de cauchemars, car l'atmosphère des rues de Rodez n'étaient guère propice à la sérénité, gage des nuits calmes. Après une longue discussion, avec Monsieur Carrère, voici ce que j'écrivis pour la gazette.

« Partout, on chuchote, on s'observe, on échange des idées, des présomptions, des certitudes. Si personne n'a été témoin du rituel sanglant dans l'antre du diable, tout le monde a assisté au transport du cadavre vers l'Aveyron. Septique devant cet afflux de témoignages, le commissaire Constans se voit accusé d'impuissance sinon de complicité par les amis de Fualdès. Pourtant au moment où j'écris ces lignes, le juge Teulade a pris l'affaire en main. Le docteur Rozier et le chirurgien Bourget confirment la thèse de l'assassinat. La mort a été provoquée par une section de la veine jugulaire à l'aide d'un couteau mal aiguisé dont l'assassin se serait servi comme d'une scie. Le 22 mars, on a procédé à une nouvelle perquisition, elle a conduit a la découverte d'une couverture maculée de quelques traces de sang. La femme Bancal avait donné une explication qui avait satisfait le commissaire Constans. Il s'agissait d'un linge appartenant que la bouchère Palou lui avait confié, ce que d'ailleurs, confirment les gendarmes. Malgré tout, Teulat en a conclu que cette couverture avait servi à emballer le cadavre de Fualdès. Dès lors, les choses se sont accélérées. Antoine Bancal, sa femme Catherine et sa fille Marianne ont été jetés dans les cachots de la prison des Capucins. L'affaire a bouleversé la ville, nul ne sait quand la population recouvrera un peu de bon sens. L' arrestation de ces bougres n'a pas calmé l'ire des Ruthénois. La peur est telle, qu'on demande que d'autres têtes tombent. La mort de Fualdès n'est pas un crime banal, c'est le résultat d'un complot armé dont les organisateurs rodent encore dans Rodez et les environs. »

 

L'heure du diner avait sonné lorsque j'achevai d'écrire ces lignes. Las, les évènements ne nous laissèrent pas le temps de savourer la truffade. Il était une heure de l'après-midi quand le docteur Auzouy, grand ami de Monsieur Carrère et d'Antoine Fualdès ouvrit avec fracas la porte de la librairie.

- Ils ont pris les enfants Bancal!

Blaise m'expliqua rapidement qu'outre Catherine, les Bancal avaient trois autres enfants dont la garde avait été confiée aux bonnes sœurs.

- Quand ?

- Hier soir!

- Ils ont parlé?

- Oui, surtout la petite Madeleine, celle qui a douze ans. Elle a tout raconté dans le détail.

- Vous y croyez?

- Je n'en sais rien, beaucoup de détails concordent.

J'intervins discrètement.

- On peut tout faire dire à une enfant de douze ans.

Blaise surenchérit.

- Ils auraient été assez sots pour laisser une enfant assister au crime?

- Non, la pauvre petite, qui dormait au premier étage a été réveillée par le vacarme des préparatifs du crime. Elle a réussi à se glisser derrière les rideaux qui entourent le lit. C'est à travers une déchirure qu'elle a assisté aux préparatifs du drame.

- Personne ne l'a remarquée?

- Si, un grand homme chaussé de bottes. Je peux vous affirmer que cette enfant est une miraculée. Il paraît que la mère Bancal a accepté quatre cents francs pour faire disparaître sa fille.

- Mais comment se fait-il que cette enfant soit encore vivante?

- Par la grâce de Dieu, il devait rester quelques sentiments chez le bourreau. C'est à son mari, c'est-à-dire au père de la petite que l'infâme mégère avait confié le soin d'accomplir l'odieuse besogne. Il était en train de creuser la tombe de la pauvrette dans les champs, lorsque celle-ci, envoyée par sa mère, est arrivée. Elle lui dit : « C'est pour moi ce trou? » C'est à ce moment que le miracle s'est produit. Antoine Bancal, sans doute mu par ce qui restait d'humain en lui, a répondu : « Non, c'est pour le cochon ».

Blaise répondit.

- Monsieur Audouy, vous êtes un homme de raison. Comment pouvez-vous croire à ces fadaises?

- Mais une enfant de cette âge, élevée dans cette porcherie ne saurait inventer seule pareille histoire!

- « Seule »! Vous avez trouvé le mot juste. Elle ne l'a pas inventée seule, on l'a lui a soufflée.

- Vous croyez?

- J'en suis persuadé. Je sais que vous souffrez de la perte de votre grand ami Antoine Fualdès. Mais, de grâce, essayez de raison garder! Si les hommes de bien se mettent aussi à délirer que va devenir notre bonne ville?

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
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