Clarisse

Mardi 27 septembre 2011 2 27 /09 /Sep /2011 17:48

 

L’incroyable destin de Clarisse Manzon (28). La grande actrice au rendez-vous

 

Ce 22 août, la mise en condition de Mme Manzon commença tôt dans la matinée. Un huissier vint la chercher à son domicile pour la conduire dans le bureau du préfet où l’attendait Didier Fualdès, fils du défunt procureur. Celui-ci était dans un tel état d’abattement qu'il ne put sans mal exprimer ses pensées : « Madame, balbutia-t-il, vous étiez dans la maison Bancal au moment du crime. Vous en connaissez les auteurs et vous allez vous trouver confrontée avec un témoin qui vous confondra »

- Hé bien soit! Qu’il parle.

Alors, avec un air d'abandon et de détresse qui ébranla Clarisse Manzon, Didier Fualdès soupira : « Non, Madame; il n'y a point de témoin qui prouve que vous fussiez présente à l’assassinat; mais je ne doute pas que vous n'y ayez été et que vous sachiez tout. ›› Il évoqua ensuite les sombres manœuvres de la dame Pons et le triste sort du petit Edouard qui serait arraché à l’affection de sa mère si celle-ci s’obstinait dans son mutisme. Lorsque Clarisse fit mine de se retirer, il la retint par le bras en sanglotant. « Madame, prenez pitié d'un enfant qui demande vengeance du meurtre de son père. Vous connaissez les assassins et vous ne voulez pas les nommer! L'un d'eux vous a sauvé la vie; mais en est-il moins un scélérat? Jausion sera condamné aux galères; mais ce n'est pas assez, il faut que sa tête tombe; il est plus coupable que Bastide. C’est lui qui est l'auteur du complot : il me semble le voir enfonçant le fatal couteau. J'ai été saisi d'une secrète horreur la première fois que ce monstre s'est offert à ma vue, après l’épouvantable catastrophe qui me prive du meilleur des pères.

- Vous les croyez coupables? demanda Clarisse Manzon les yeux humectés de larmes.

- Ah! Madame, vous seule avez l’air d'en douter, vous seule voudriez les sauver.

- Vous les croyez coupables! Eh bien! Ils périront; vous serez vengé. »

Le soir venu Clarisse me fit cette confidence: « Il [Didier Fualdès] était si convaincu que sa conviction passa dans mon âme et y produisit les effets les plus terribles. »

 C'est alors que le préfet et le président pénétrèrent dans la pièce. Ils demandèrent à Clarisse Manzon si elle se sentait en état de témoigner. Elle exprima quelques réserves, mais Didier Fualdès, qui la voyait dans de bonnes dispositions, insista avec tant de force qu’elle dut s'incliner. Lorsqu'elle quitta la préfecture, une mère la regarda d'un œil noir et lança à un soldat : « Vous ne savez pas lui donner des coups de la crosse de votre fusil, à cette vilaine? Peut-être alors parlerait-elle. »

Il est deux heures de l'après-midi. Mme Manzon s'avance dans le prétoire. Le silence est impressionnant. Sur les conseils du préfet, elle a revêtu une robe noire enveloppée d'un tulle blanc autour de la poitrine et s'est coiffée d’un chapeau dont le voile noir lui cache le visage. Ces conseils vestimentaires n'avaient rien d'innocent. Dans l’imagination des Ruthénois, c’est ainsi que la sombre héroïne avait fait son apparition dans la maison Bancal. Aussitôt, le président Grenier se lance dans une exhortation courte mais touchante : « Le public est convaincu, Madame, que vous avez été poussée dans la maison Bancal par accident et malgré vous. On vous regarde comme un ange destiné par la Providence à éclaircir un mystère horrible. Quand bien même y aurait-il eu quelque faiblesse de votre part, la déclaration que vous allez faire, le service que vous allez rendre à la Société en effacerait le souvenir. » Cela dit, Grenier se tourne vers la Bancal et, pointant Mme Manzon :

-  Femme Bancal, connaissez-vous cette femme?

A ces mots, Clarisse Manzon, qui se croyait déjà sur la scène du Théâtre-Français, relève son voile d’un geste magistral et dit : «  Me connaissez-vous? »

Catherine Bancal ayant répondu par la négative, le président pose la même question à Jausion et à Bastide.

«  Je ne la connais que pour l’avoir aperçue chez moi, il y a quatre ou cinq moi » déclare jausion.

- Pourquoi donc a-t-il eu l’audace de me saluer en plein tribunal ? » Demande alors Mme Manzon d’une voix tragique. Bastide déclare l'avoir seulement «  rencontrée sur les grands chemins ››, le président exhorte le témoin à dire ce qu'elle sait de l'assassinat de Me Fualdès. A ces mots, Clarisse lance un regard expressif sur les accusés et s'évanouit. On vole à son secours. L'émotion est à son comble. Le maréchal de camp Desperrières la prend dans ses bras et l'emporte hors du prétoire tandis qu'on improvise un intermède en appelant à la barre un témoin insignifiant. Mille soins, mille gentillesses lui sont prodigués. Lorsqu'elle revient à elle, c'est pour s'écrier à plusieurs reprises avec des airs et des accents de terreur : « Qu’on ôte ces assassins de ma vue! ›› Remise de ses émotions, la voilà de nouveau à la barre. Le président Grenier poursuit l’interrogatoire d’une voix douce et caressante :

            - Allons, Madame, tâchez de calmer votre imagination. N'ayez aucune crainte. Vous êtes dans le sanctuaire de la justice, en présence de magistrats qui vous protègent. Faites connaître la vérité. Courage. Qu’avez-vous à dire? Ne vous êtes-vous pas trouvée à l'assassinat de M. Fualdès?

- Je n'ai jamais été chez la femme Bancal. Je crois que Jausion et Bastide y étaient.

- Si vous n'y étiez pas, comment le croyez-vous?

- Par des billets anonymes que j'ai reçus, par les démarches qu'on a faites auprès de moi.

- Vous nous assurez que votre première déclaration à Monsieur le Préfet est fausse; vous ne savez donc rien sur le compte de Jausion et Bastide; comment avez-vous pu dire que vous les regardiez comme coupables ?

- C’est par conjectures.

- De quelles conjectures voulez-vous parler? »

Alors se tournant du côté de Jausion, Mme Manzon s'écrie :

« Quand on tue ses enfants, on peut tuer son ami, on peut tuer tout le monde. »

Et comme Jausion la regarde d'un air effaré, elle lui lance à la figure :

  - Actuellement, je vous regarde.

-  Comment a-t-il tué ses enfants? demande le président.

- C'est une affaire arrangée, répond Clarisse Manzon, mais le public n'est pas dupe.

- Sans doute avez-vous d'autres raisons?

- Non... non... Je n'ai point été chez la femme Bancal

 

 

 

 

 

 

 

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
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Mardi 13 septembre 2011 2 13 /09 /Sep /2011 18:34

L’incroyable destin de Clarisse Manzon (27) : Un mobile plausible ???

 

Les témoins à décharge furent condamnés à faire de la figuration. Et quand bien même, comment prêter la moindre importance aux affirmations du forgeron Ginisty qui avait vu Bastide-Gramont quitter Rodez deux heures avant le crime, et, plus encore, au témoignage de Charlotte Arlabosse, la maîtresse du prévenu, qui disait avoir passé la matinée du 20 mars en sa compagnie ! L’ancien commissaire de police Constans était venu faire état des rumeurs dont il avait été assailli alors que le cadavre venait à peine d'être découvert.  Il confirma qu'il avait accordé « peu d'importance au rapport de la femme Girou, sachant qu'elle était bavarde et qu'elle donnait souvent des fausses nouvelles ››. A ces mots, la femme Girou, qui était dans le prétoire, provoqua un esclandre suivi d'un tollé orchestré par les mégères de Rodez. Le président reprocha vivement au témoin son imprudence. D'ailleurs, Constans avait été démis de ses fonctions pour avoir fait preuve de négligence au début de l’enquête et ses propos étaient sans poids. Des témoignages ã décharge furent passés sous silence. Ainsi l'abbé Dijols, qui avait été précepteur de Bastide et que l’éloignement, la maladie et le grand âge clouaient au logis, avait-il écrit au juge d'instruction pour lui donner l’assurance, qu'en dépit des rumeurs auxquelles l'accusation accordait une si grande importance, le prévenu avait toujours été le meilleur des fils. Mais il n'en fut pas fait état à l’audience. Surtout, les joueurs de vielle, auxquels la rumeur attribuait un rôle privilégié dans la mise en scène du crime, avaient été retrouvés, et le dossier d'instruction en a gardé la trace. Il s’agissait de Jean-Pierre Berlier et de Jean-Baptiste Brès, respectivement âgés de trente et trente-deux ans. Or, ils avaient affirmé n'avoir pas joué à huit heures, le soir du crime, à l’entrée de la rue des Hebdomadiers, mais entre six et sept heures à l'angle de l'Ambergue gauche et de la place de la Cité. Les magistrats en conclurent qu'il ne s'agissait pas des bons joueurs de vielle et leurs dépositions furent gardées secrètes. Dans la multitude des paroles semées pêle-mêle dans le prétoire, deux témoignages méritent d'être retenus. Celui de M. de Séguret, président du tribunal de commerce, et l’inénarrable prestation de Mme Manzon qui, comme chacun s'y attendait, allait marquer le point fort du procès. M. de Séguret était l'un des notables les plus respectés de Rodez. Ses opinions étaient oraculaires, et sa distinction intellectuelle le mettait au-dessus des petites gens qui défilaient à la barre dans un esprit de chicane ou de commérage. Mais tous les Ruthénois étaient alors assaillis de fantasmes et Séguret n'échappait pas à la règle.

 

« J'étais dans cette confusion d'idées et de conjectures lorsqu’un commerçant de cette ville m'assura qu'il était à sa connaissance que le sieur Fualdès, entraîné par ses rapports avec Jausion, lui fournissait des signatures de complaisance que Jausion négociait à son profit personnel, c'est-à-dire que Jausion empruntait au nom de Fualdès des fonds qu'il retenait pour les faire valoir à son profit. « Cette notion nous parut être un trait de lumière et une explication vraisemblable d'une multitude de faits qui avaient jusqu’alors paru incohérents. Il était impossible de supposer que le sieur Fualdès n'eût pas retiré une contre-lettre, une déclaration quelconque, une promesse de garantie, pour les signatures de complaisance qu'il fournissait à Jausion. »

L’argument était grandiose, mais il ne reposait que sur l’imagination d'un président de tribunal de commerce qui avait l'obsession des opérations de basse besogne financières. Jausion montra bien l’incohérence du raisonnement en soulignant qu'il ne pouvait être en même temps acquéreur de Flars et débiteur de Fualdès. Mieux ! Appelé à la barre, le commerçant qui avait renseigné Séguret sur les prétendues signatures de complaisance consenties par Me Fualdès déclara qu'il n'avait articulé que des « suppositions » et que « tout se réduisait à des conjectures ». La formidable construction de Séguret n'en impressionna pas moins les jurés et l’opinion tout en confortant l’image trouble de financier véreux qui pesait sur Jausion. Avec l’entrée en scène de Mme Manzon, le 22 août, allait se jouer un autre morceau de bravoure. Mais de l’austère grandeur oratoire d'un Séguret, on allait sombrer dans une grotesque parodie de tragédie néo-classique.

 

 

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
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