Dimanche 8 mars 2009 7 08 /03 /Mars /2009 15:10

La crise fait un tabac

 

- Prends ça, Salope !

Ce furent les derniers mots qu’entendit Benina A. Elle n’avait pas eu le temps d’achever sa « malboro light ». Un couteau au travers de la gorge, elle s’effondra sur le trottoir, la tête sur la chaussée. Cinq personnes pétrifiées par la trouille regardèrent s’enfuir l’homme qui avait oublié son couteau dans le corps de la jeune conseillère financière.  Ambulance, flics, télés et radios arrivèrent en rangs serrés. L’ambulance s’avéra inutile, Benina ne respirait plus. Le directeur de l’agence de la BRIF (Banque régionale d’Ile-de-France) pontifiait déjà devant les caméras de LCI. La larme à l’œil, il s’épanchait sur le sort de son employée « modèle », victime de l’insécurité grandissante du quartier.

                - J’ai d’ailleurs attiré, à plusieurs reprises, l’attention du commissaire Bossard sur les risques encourus par mes collaborateurs.

Le dit commissaire avait refusé toute déclaration à chaud. Il aurait bien envoyé au diable cette bande d’emmerdeurs. Mais, depuis que les scénaristes étaient en panne d’imagination, les faits divers avaient remplacé Maigret. Il eut du mal à maintenir la meute à une distance décente du cadavre. Les témoins commençaient à raconter leur vie à la télé avant de répondre aux questions de ses hommes. Une escouade de képis, arrivée en renfort, réussit à faire place nette sur une centaine de mètres autour de la banque. Les limiers de la police scientifique se mirent à ratisser le terrain, ramassant un brin de laine par ci, un mégot par là. Un petit malin tenta de fixer la scène pour l’éternité avec son téléphone portable. Le regard du commissaire l’en dissuada. Sans demander d’autorisation, il requit le bureau du directeur et s’installa à sa place. Le jeune cadre le regarda, avec effroi, poser son imperméable crasseux sur son fauteuil de cuir. Un jet de questions ininterrompu lui permit de se faire une idée de la personnalité de la victime. Benina était une beurette qui avait réussi. Employée, il y a une dizaine d’années par la BRIF dans la cadre grand plan « Une chance pour tous », elle avait su faire son chemin, à force d’abnégation. Bossard ferma les yeux, il croyait entendre un conte de fée.

                - Et sa vie personnelle ?

                - J’en ignore tout, Commissaire. C’est une règle absolue dans le management de la BRIF, on ne juge nos collaborateurs que sur le résultat.

Bossard haussa les épaules, le cravaté le prenait pour un con.

                - Dans dix minutes, je veux la liste des clients qu’elle conseillait et surtout de ceux qu’elle a rencontrés ces dix derniers jours. Pourquoi était-elle sortie ?

- Simplement pour fumer une cigarette

Il sortit en claquant la porte. Les cinq témoins avaient été embarqués. Avec leur aide et celle de l’ordinateur, il espérait obtenir un portrait robot. Sans illusion, il savait depuis longtemps que chacun voyait l’assassin avec ses propres lunettes. Ses hommes s’affairaient à entendre les employés de la banque. Le substitut pointa son nez, anxieux, les caméras l’attendaient dehors. En deux mots Bossard lui résuma la situation. En y ajoutant trois bribes de banalités, il aurait le temps de maintenir en haleine les téléspectateurs. 

Cette corvée accomplie, Bossard allait quitter la banque lorsqu’il aperçut une toute petite jeune femme s’essuyant les yeux avec un mouchoir.

                - Vous avez déjà témoigné ?

                - Non !

Bossard l’installa dans un bureau vide. Le mouchoir en papier devint vite insuffisant.

                - La mort de votre collègue a l’air de vous bouleverser.

Entre deux sanglots et en quelques phrases, la jeune femme expliqua que Benina vivait une situation impossible. Ses « frères » de la cité de la Courneuve passaient leur vie à la « taxer ». Comme elle était enceinte et vivait seule, son père l’avait reniée et l’insultait quotidiennement. Le jeune cravaté n’entretenait qu’un espoir : celui de la mettre dans son lit. Si on ajoutait quelques clients énervés à moitié ruinés à la suite des conseils de la BRIF, cela faisait un nombre impressionnant d’assassins potentiels. Bossard quitta la banque, il en avait plus appris que tout ce que pourrait lui raconter le légiste et les analystes de l’ADN. Il rapatria tout son monde au bureau en emportant le listing des clients de Benina.

Un rapide briefing permit de répartir les tâches. Il fallait joindre les clients qui avaient laissé leur culotte, se risquer à la Courneuve pour interroger les frères et espérer quelque chose du portrait robot. Il meubla son attente en se connectant sur LCI, la ministre de l’intérieure prévoyait déjà de ficher dans EDWIGE les petits ruinés de la crise devenus délinquants potentiels. 

Le soir venu, il se trouva à la tête d’une dizaine de suspects. Cinq clients de la banque, qui avaient perdu chacun une bonne centaine de milliers d’euros, trois caïds de la Courneuve qui avaient essayé de la mettre au turbin et deux barbus qui n’aimaient voir les musulmanes en mini jupe.

                - Vous n’avez pas repéré le futur père, demanda Bossard ?

                - Si patron, mais il a un alibi en béton, il était avec un client à Marseille à l’heure du crime.

                - Et alors, il ne tenait peut-être pas le couteau, mais il a pu armer le bras. Ramenez-le moi et en vitesse.

Le commissariat bourdonnait. On prenait les empreintes, vérifiait les alibis. A première vue, aucun des suspects ne se trouvait à proximité de la banque quand Benina avait reçu le coup fatal. Pour les empreintes, il suffisait d’attendre. Il regarda le portrait robot. Avec ce truc, dans les commissariats, tous les arabes de Paris avaient raison d’être inquiets.  Le dernier jeune lieutenant juste sorti de l’école fit une entrée tonitruante.

                - Inutile que l’on se fatigue, Patron ! Le labo vient d’appeler, les empreintes du couteau sont celles du fou qui s’est échappé, il y deux jours du Kremlin-Bicêtre.

Bossard soupira. Déjà sur RTL, la ministre de la justice annonçait que le fou devrait répondre de ses actes. Le gamin se tourna vers le commissaire.

                - Vous avez l’air pensif, Patron !

                - J’étais en train de m’apercevoir  que fumer était dangereux pour la santé !


 

Par Pierre Mazet
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Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 08:32

Même s'ils ne répondent pas aux mêmes critères, les romans policiers d'origine anglo-saxonne, mais aussi et surtout ceux que l'on qualifie de « polars du Nord » du désormais célèbre Suédois Henning Mankell, pèsent, pour les libraires interrogés, lourdement sur le roman policier bien de chez nous. L'émergence de ces nouveaux auteurs, faisant appel à des univers neufs pour le lectorat français, et la qualité d'écriture sans cesse confirmée des Ed Mc Bain, Michael Connelly, ou même - un cran en dessous - Harlan Corben, voilà qui laisse de moins en moins de place à nos polars sur les tables des libraires. Le polar ayant perdu son rôle subversif, il était inévitable qu'il laisse la place à de nouveaux genres, comme le thriller, le policier historique ou encore les histoires de sérial-killers.

Il n'est d'ailleurs pas faux de penser, que le sérial-killer dans les romans policiers français a en partie tué le polar français. La facilité d'écriture de ce type d'ouvrages, l'absence de dimension sociale, des thématiques à l'Anglo-saxonne (le tueur, le flic et la traque), sont autant d'éléments qui ont fait mouche auprès des lecteurs, à qui cette écriture plus conformiste a su plaire largement. Admettons aussi qu'en cette période de sinistrose, le lecteur moyen n'a guère le goût de retrouver dans ces lectures, ce qu'il vit désormais au quotidien (délinquance, insécurité, banlieues...). Car malheureusement, le polar énonce des faits, constate, et dépeint désormais plus les situations qu'il ne les dénonce, les bouscule, ou les combat.

Paradoxalement, c'est en cette période difficile pour le polar que les libraires n'ont jamais vu arriver autant de romans policiers. Vraisemblablement, c'est en cassant ses propres codes et en s'ouvrant sur les romans ésotériques ou surnaturels, et en répondant à la déferlante étrangère par de plus en plus de thrillers à la Française (à l'image de la chambre des morts de Franck Thilliez) que le domaine du roman policier s'est écarté aussi rapidement de la veine du polar noir, en s'ouvrant vers de nouveaux terrains de jeu. L'effet de l'adaptation de plusieurs romans policiers ces dernières années à aussi joué semble t-il, un rôle important sur ce petit monde. Les éditeurs cherchent désormais, bien plus qu'avant, le roman qui dopera le chiffre d'affaire par ses droits d'adaptation, et les auteurs, malheureusement un peu trop suivistes, délaissent le polar pour les ambiances historiques ou des aventures ésotériques plus dans l'air du temps et mieux adaptées au grand public. Les « Rivières pourpres » de Grangé, ou plus près de nous « Ne le dis à personne », auquel le talentueux Tonino Benacquista prêta sa plume, ont d'ailleurs été à ce titre exemplaires en termes de ventes d'ouvrages et de fréquentation des salles. Mais, ce ne sera l'explosion qu'avec l'effet d'entraînement à double sens qui s'amplifiera après la sortie au cinéma du « Da Vinci Code », succès avant tout médiatique - aussi bien pour le livre que le film - qui dopera la création dans le genre littéraire Surnaturel-Historique, et suscitera un attrait des lecteurs pour ce genre, qui ne se dément pas depuis lors.

Par Pierre Mazet
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  • : 07/01/2009

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