Mardi 13 septembre 2011 2 13 /09 /Sep /2011 18:34

L’incroyable destin de Clarisse Manzon (27) : Un mobile plausible ???

 

Les témoins à décharge furent condamnés à faire de la figuration. Et quand bien même, comment prêter la moindre importance aux affirmations du forgeron Ginisty qui avait vu Bastide-Gramont quitter Rodez deux heures avant le crime, et, plus encore, au témoignage de Charlotte Arlabosse, la maîtresse du prévenu, qui disait avoir passé la matinée du 20 mars en sa compagnie ! L’ancien commissaire de police Constans était venu faire état des rumeurs dont il avait été assailli alors que le cadavre venait à peine d'être découvert.  Il confirma qu'il avait accordé « peu d'importance au rapport de la femme Girou, sachant qu'elle était bavarde et qu'elle donnait souvent des fausses nouvelles ››. A ces mots, la femme Girou, qui était dans le prétoire, provoqua un esclandre suivi d'un tollé orchestré par les mégères de Rodez. Le président reprocha vivement au témoin son imprudence. D'ailleurs, Constans avait été démis de ses fonctions pour avoir fait preuve de négligence au début de l’enquête et ses propos étaient sans poids. Des témoignages ã décharge furent passés sous silence. Ainsi l'abbé Dijols, qui avait été précepteur de Bastide et que l’éloignement, la maladie et le grand âge clouaient au logis, avait-il écrit au juge d'instruction pour lui donner l’assurance, qu'en dépit des rumeurs auxquelles l'accusation accordait une si grande importance, le prévenu avait toujours été le meilleur des fils. Mais il n'en fut pas fait état à l’audience. Surtout, les joueurs de vielle, auxquels la rumeur attribuait un rôle privilégié dans la mise en scène du crime, avaient été retrouvés, et le dossier d'instruction en a gardé la trace. Il s’agissait de Jean-Pierre Berlier et de Jean-Baptiste Brès, respectivement âgés de trente et trente-deux ans. Or, ils avaient affirmé n'avoir pas joué à huit heures, le soir du crime, à l’entrée de la rue des Hebdomadiers, mais entre six et sept heures à l'angle de l'Ambergue gauche et de la place de la Cité. Les magistrats en conclurent qu'il ne s'agissait pas des bons joueurs de vielle et leurs dépositions furent gardées secrètes. Dans la multitude des paroles semées pêle-mêle dans le prétoire, deux témoignages méritent d'être retenus. Celui de M. de Séguret, président du tribunal de commerce, et l’inénarrable prestation de Mme Manzon qui, comme chacun s'y attendait, allait marquer le point fort du procès. M. de Séguret était l'un des notables les plus respectés de Rodez. Ses opinions étaient oraculaires, et sa distinction intellectuelle le mettait au-dessus des petites gens qui défilaient à la barre dans un esprit de chicane ou de commérage. Mais tous les Ruthénois étaient alors assaillis de fantasmes et Séguret n'échappait pas à la règle.

 

« J'étais dans cette confusion d'idées et de conjectures lorsqu’un commerçant de cette ville m'assura qu'il était à sa connaissance que le sieur Fualdès, entraîné par ses rapports avec Jausion, lui fournissait des signatures de complaisance que Jausion négociait à son profit personnel, c'est-à-dire que Jausion empruntait au nom de Fualdès des fonds qu'il retenait pour les faire valoir à son profit. « Cette notion nous parut être un trait de lumière et une explication vraisemblable d'une multitude de faits qui avaient jusqu’alors paru incohérents. Il était impossible de supposer que le sieur Fualdès n'eût pas retiré une contre-lettre, une déclaration quelconque, une promesse de garantie, pour les signatures de complaisance qu'il fournissait à Jausion. »

L’argument était grandiose, mais il ne reposait que sur l’imagination d'un président de tribunal de commerce qui avait l'obsession des opérations de basse besogne financières. Jausion montra bien l’incohérence du raisonnement en soulignant qu'il ne pouvait être en même temps acquéreur de Flars et débiteur de Fualdès. Mieux ! Appelé à la barre, le commerçant qui avait renseigné Séguret sur les prétendues signatures de complaisance consenties par Me Fualdès déclara qu'il n'avait articulé que des « suppositions » et que « tout se réduisait à des conjectures ». La formidable construction de Séguret n'en impressionna pas moins les jurés et l’opinion tout en confortant l’image trouble de financier véreux qui pesait sur Jausion. Avec l’entrée en scène de Mme Manzon, le 22 août, allait se jouer un autre morceau de bravoure. Mais de l’austère grandeur oratoire d'un Séguret, on allait sombrer dans une grotesque parodie de tragédie néo-classique.

 

 

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
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Mardi 23 août 2011 2 23 /08 /Août /2011 17:04

L’incroyable destin de Clarisse Manzon (26) : le procès des fantasmes.

L’audience reprit le lendemain avec le récit des hallucinations qui hantaient les esprits depuis le 20 mars. Trois cent vingt témoins, dont deux cent quarante-trois à charge devaient être entendus. Pour faire bonne mesure, le président usa de son pouvoir discrétionnaire pour en appeler une centaine de plus. On se préparait à voir ainsi raconter à la barre, la multitude des fantasmes modelés par les  peurs et les haines villageoises qu’on croyait enfouies. Rose Féral, tenancière du « bouchon » qui avait servi de point de ralliement aux comploteurs peu avant leur forfait, décrivit l’assemblée des hommes sombres qui avaient levé le verre à la réussite de leur sinistre entreprise. M. Albène fit surgir ces « ombres ›› qui l'avaient assailli dans la nuit du crime. Le cabaretier Delmas et sa femme plongèrent l’assistance dans l’épouvante en évoquant le cortège macabre qui avait défilé sous leur fenêtre en proférant des menaces. Un témoin parla des coups de bâton qu'un fantôme lui avait assené, un autre du canon de la carabine qu' « un homme grand vêtu d'une redingote dont les pans flottaient » lui avait posé sous le nez. Le tailleur Brast, qui habitait en face de la maison Bancal, décrivit le tohu-bohu qui avait précédé l'instant du crime et le vacarme des vielles, des hum hum, des psst psst et des sifflets au milieu desquels les comploteurs réalisaient le tour de force de marcher sans se faire entendre. Inspiré par le prétoire, il ajouta qu'il avait observé les étranges visites de Bastide et Jausion dans la maison Bancal durant les jours qui avaient précédé l’assassinat. A ces mots, Me Rodier, défenseur de Jausion, réagit vivement.

- Il est bien étonnant que, devant le juge d'instruction, le témoin n'ait pas déposé sur ce fait, d'autant que la déposition écrite est surchargée de détails inutiles.

-  Si on ne fait pas son devoir un jour, on doit le faire le lendemain, répliqua le témoin d'une voix tranquille.

Le ministère public poussa l’audace au point de faire citer à  la barre une codétenue de la femme Bancal, Françoise Camels. Dans l’espoir de donner satisfaction à ses geôliers, elle déposa que sa compagne de cellule lui avait fait de prétendues révélations sur sa haine de Fualdès et sur les détails du crime. Une autre détenue, Catherine Couderc, fit une déposition du même ordre. Dans son féroce acharnement, l’accusation imagina des subterfuges encore plus pervers. Respectueuse de la loi qui interdit aux enfants de déposer contre leurs parents, elle s'abstint de faire comparaître les petits Bancal. Mais elle fit appel aux amies de Magdeleine, Denise Roux et Françoise Ricard, âgées de dix et onze ans. Les deux enfants, qui ne comprenaient rien à l’affaire, se crurent comme à confesse et appelèrent le président « mon père ».De mon propre aveu, je pensais que leur récit portait tous les caractères de la confession. C'est dans l’église de Saint-Amans, à la messe de onze heures, près de la sainte table, que Françoise Ricard a posé des questions à Magdeleine Bancal sur son père et sa mère. Mais celle-ci a répondu que la sainteté du lieu lui interdisait de parler de telles abominations et l’a entraînée sur le parvis où elle lui a fait le récit de l’assassinat du « monsieur » par d'autres « messieurs ». A ce festival de dérision s'ajouta bientôt le flot des impressions subjectives. L'avocat Ladoux déposa que, s'étant un jour trouvé chez Bastide, il eut « des craintes pour la sûreté de sa personne et de ses papiers ››. Le professeur de collège Jean Vigne rappela qu'il l’avait croisé dans les rues de Rodez peu avant le crime et qu'il lui avait trouvé « un air de coquin ». Le lendemain, Rose Pailhès et l’accoucheuse Antoinette Malier furent également « effrayées » par son « mauvais air », son vieux pantalon vert, son chapeau troué et ses gros souliers. Et tous les ennemis personnels de Bastide-Gramont, tous les envieux vinrent dire tout haut une rancœur qui n'avait que trop longtemps macéré dans le silence et l’impuissance. Jausion fut passé au crible pour son insensibilité. Au sieur Carrère qui venait de lui apprendre l’assassinat de Fualdès, il se serait contenté de répondre : « Comment! C’est Fualdès ?››.

Durant la séance du 21 août, huit témoins se succédèrent pourtant dans un flot ininterrompu de bagatelles : « J'ai ouï dire que Capely avait dit qu'on guettait M. Fualdès depuis six mois... »

 « Mon mari tient de Capely que ce dernier avait ouï dire qu'on guettait Fualdès depuis six mois... » « Madame Boyer me dit chez elle, peu de jours après l’assassinat, qu'on en voulait depuis longtemps à M. Fualdès : Marion, chapelier, était présent... »

Bousquier fut enfin appelé à la barre. Chargeant ses compagnons d’infortune avec une férocité d’autant plus grande qu’il espérait s’attirer les bonnes grâces du jury, il fit le récit du crime avec la docilité que le ministère public attendait de lui. Il avait disait-il été mêlé au complot dont il connaissait les moindres détails, malgré lui et par une sorte de fatalité. Aussi se décrivait-il comme un ange fourvoyé dans la multitude des âmes turpides.

 

 

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
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