Clarisse

Mardi 26 juillet 2011 2 26 /07 /Juil /2011 17:23

L’incroyable destin de Clarisse Manzon (24) : Les longs jours d’attente.

Je ne fréquentais plus beaucoup mon ami Blaise. Je passais le plus clair de mon temps chez Clarisse. Je pense que seule l’amitié, qui le liait à mes parents, le poussait encore à m’accueillir. Nos discussions étaient devenues difficiles. Dès que la passion concurrence l’amitié, l’incompréhension s’installe vite. Rodez s’était partagée en trois camps, ceux qui soutenaient Clarisse, ceux qui la vilipendaient et ceux qui essayaient de garder la tête froide. Blaise appartenait à cette dernière catégorie. Sans doute n’avait jamais-il connu la passion amoureuse !! Il parlait à ma raison, mais celle-ci ne pouvait pas l’entendre. Seul comptait pour moi, l’avenir de Clarisse. Et en cet été, où la chaleur étouffait Rodez, sa destinée apparaissait bien sombre. De partout, elle faisait l’objet de pression sd’autant plus intolérables, qu’elle était devenue la femme de tous les mépris. Le plus méprisable des individus la montrait du doigt comme une infâme putain qui avait présidé au sabbat et qui couvrait maintenant de son silence les assassins de la maison Bancal.  A partir du jour où elle reçut sa deuxième assignation, elle ne sortit plus que pour aller à la Préfecture ou à la messe de huit heures, le dimanche. Elle ne cessait de me répéter : «  J’ai des ennemis, j’ignore pourquoi ; mais cette vérité est trop démontrée pour la révoquer en doute ; ils ont ourdi une trame dont j’ai conduit les fils ; et c’est moi, qui forge les traits contre moi ! ».

De nombreuses personne auraient pu confirmer son alibi. Mais elles se terraient dans un silence cauteleux en invoquant les incertitudes de la mémoire. Car une peur sourde continuait d’envahir Rodez comme une résurgence des climats de psychose et de terreur dans lesquels baignaient jadis les procès en sorcellerie. Torturée à l’idée de compromettre des innocents, de se sentir parjure et prostituée, Clarisse croyait devenir folle. Malgré les pressions, la hantise d’un danger mortel, l’obsession du déshonneur, elle tint bon. Contre vents et marées, elle soutenait qu’elle était victime d’un chantage et que rien au monde ne pourrait lui arracher l’aveu mensonger de sa présence dans la maison Bancal. Elle était d’une naïveté qui me terrifiait, bien loin de la femme fatale, froide, calculatrice qu’on m’avait décrite. Elle s’était laissée séduire par la gentillesse paterne du préfet qui était, dans les faits, son premier tortionnaire. Je tentais bien de lui démontrer que plus elle se confiait à lui et plus elle s’enfonçait. Cependant, la préparation du procès se poursuivait. Le garde des Sceaux avait recommandé d’établir une liste de jurés gagnés à la cause des pouvoirs publics. Il fut exaucé au-delà de ses espérances. Les trente-six citoyens retenus pour le tirage au sort étaient des hommes du pouvoir. On y relève vingt-quatre maires, tous nommés et propriétaires, des receveurs des contributions, des conseillers généraux, un jurisconsulte et un « entrepreneur en tabac ».

Rien n’avait été laissé au hasard, mais un élément de taille échappait aux contrôles des ordonnateurs du complot judiciaire. Mme Manzon, dont on avait voulu faire la clé de voûte de l’édifice en était devenue le point faible. Ne suffisait-il pas que ses vacillations parvinssent à ébranler l'opinion pour que l’incohérence de l'instruction éclate au grand jour? Pour conjurer ce péril inhérent à la fabrication des faux témoins, on déploya des chefs-d’œuvre d'imagination jusqu'au dernier moment. La veille même du procès, on la convoqua dans l’appartement qui avait été mis à la disposition de M. Grenier, conseiller à la cour d'appel de Montpellier, qui devait présider les débats. Elle s'y présenta en tremblant et fut reçue par une servante qui l’entretint du froid qui régnait alors à Rodez en plein mois d'août, avant de se retirer, la laissant un long moment toute seule dans le tourbillon de ses angoisses. Lorsqu'on annonça enfin le président, Clarisse se leva. Elle fut fort surprise de le voir arriver en compagnie du comte d'Estourmel qui annonçait d'une voix fébrile qu’elle était prête à faire toutes sortes de confidences. Une fois seule avec M. Grenier, Clarisse Manzon essuya d'abord sa fureur de plein fouet : « J'ai appris, Madame, que vous étiez décidée à ne pas paraître devant le tribunal. Je vous préviens, j'ai donné des ordres pour vous y faire conduire par la gendarmerie. »

- Monsieur le Président, je n'ai rien à dire à la cour, mais je suis obéissante aux lois et je m'y présenterai quand même.

Alors le président fit une longue tirade où s'entrelaçaient diverses considérations sur le désespoir et le déshonneur d'un père, la majesté de la Justice, le juste châtiment des assassins, le triomphe de la Vérité et l’opprobre qui pèse sur les parjures. Mme Manzon le prit sur le même ton et se lança dans une déclamation frénétique sur le désespoir et le calvaire d'une femme qui a choisi la vérité pour seule compagne, d'une mère qu'on réduit au désespoir en la menaçant de lui arracher son enfant, d’une malheureuse torturée par la haine de toute une ville et le zèle oppressant de la magistrature. Mais l’emportement atteignit son point culminant lorsqu'elle s’en prit au lieutenant Clémendot qu'elle se jura d'aller trouver armée d'un pistolet pour lui faire dire la vérité et lui brûler la cervelle s'il faisait mine de lui résister.

Au bout de deux heures d’entretien, le conseiller Grenier décida de mettre fin à cette rencontre qui n’avait fait que renforcer la détermination de Clarisse. Mais, il n’avait pas encore brûlé toutes ses cartouches.

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 12 juillet 2011 2 12 /07 /Juil /2011 17:22

L’incroyable  destin de Clarisse Manzon : Episode 23 : L’étrange visite nocturne

Vers dix heures du soir, le comte d’Estourmel, Monsieur ENjelran, le greffier Bruguière, Clarisse et votre serviteur se mirent en route. Lorsque nous pénétrèrent dans cette maison Bancal où planait une odeur de mort, Madame Manzon fut prise à la gorge par l’angoisse. Une angoisse que j’avais ressentie tout au long du trajet, tant Clarisse serrait fort mon bras. Le préfet et son père sont entrés en premier. Quand elle a aperçu la grande table où on dit que le malheureux Fualdes fut étendu, elle a été saisie d’un tel effroi qu’elle s’évanouit en heurtant violemment le pied d’un lit. Je courus chercher du vinaigre et j’essayais vainement de mettre fin à cette torture. Rien n’y fit, le préfet voulait s’assurer que, du cabinet vitré, on pouvait avoir tout vu et tout entendu. Il chercha donc à y introduire Clarisse afin qu’elle se pénétrât des lieux jusque dans les moindres détails. Mais elle faillit retomber en syncope. Terrorisée, tenaillée par la hantise des revenants, Clarisse ne cessait de supplier qu’on l’arrachât à ce décor funèbre. Sa terreur n’était pas feinte. Sans pitié, le comte d’Estourmel lui déclara « qu’on l’y ramènerait, et plusieurs fois, si elle ne disait pas la vérité ». De ce jour, elle a vécu dans la hantise d’être enfermée dans la maison Bancal, si elle persistait dans son mutisme. Dès le lendemain, elle fut tirée du lit par un huissier venu lui signifier que le préfet l’attendait pour un nouvel interrogatoire. Peu après,  les opérations de harcèlement reprenaient. Elles devaient se poursuivre huit heures durant, sur une personne à jeun, prête à dire n’importe quoi pour abréger son supplice. Fermement décidé à faire trébucher sa victime dans un piège de sa façon, le comte d’Estourmel prit la parole :

            - Je viens d’apprendre de Monsieur Clémendot que vous êtes étiez habillée en homme dans la soirée du 19 mars.

            - C’est faux.

            - Vous le lui avez pourtant affirmé.

            - Il aura mal compris.

            - Cette circonstance ne peut avoir été inventée.

            - Et bien soit, j’étais habillée en homme.

            - Peut-on voir le costume ?

            - Je serais bien en peine de vous le montrer.

            - Je comprends, vous vous en êtes débarrassée.

            - Oui, j’ai brûlé le pantalon, il ne me reste que le spencer.

            - Pourquoi l’avoir brûlé ?

            - Je l’ignore.

Le préfet regarda son interlocutrice dans les yeux pour lui faire perdre contenance  et dit d’une voix grave : « Convenez, Madame que vous l’avez brûlé parce qu’il y avait des traces de sang ».

            - Et bien oui, il y avait du sang.

Pressée d’en finir, épuisée par la fatigue et la faim, Clarisse Manzon signa sa déposition. Elle ne se doutait pas que ces tâches de sang la désignaient comme la complice des assassins et que le préfet disposait désormais d’un moyen de pression qui en faisait l’esclave de sa volonté. Lorsque je la rejoignis, elle avait pris conscience qu’elle venait de tomber dans un nouveau piège. De son esprit tourmenté jaillit une nouvelle idée que j’essayais en vain de combattre. Elle prit sa plume et griffonna un faux rocambolesque qu’elle voulait présenter au préfet. Quelques jours après l’assassinat de Me Fualdés, à  la sortie de la messe, un mystérieux jeune homme, qui parlait en patois, lui remit une lettre dans un peloton avant de s’esquiver. Cette lettre, d’une belle écriture, semblait à son avis avoir été écrite par Mme Pons, belle-sœur de Bastide. Elle contenait quelques conseils.

« Une femme a pris ton nom, elle était chez la Bancal. Si cela vient à se découvrir, ne nie pas, tu ne risques rien, tu n’as rien vu ni rien entendu. Tu diras que tu avais à parler à quelqu’un, que tu es entrée et que tu as été reconduite par quelqu’un que tu ne connais pas jusqu’à la place de la Cité. Dis que tu étais en homme. Si on veut voir ton habit, dis qu’il est brulé. Si on te dit pourquoi, dis qu’il y avait du sang. Tu ne risques rien. Si tu as des dettes, elles seront payées et après le jugement tu n’auras pas besoin du secours de ton père. Prends garde si tu ne brûles pas cette lettre après l’avoir lue. Si tu en parles, jamais tu ne pourras nous échapper et le poignard ou le poison nous délivreront de toi [...]. »

Je la suppliai de brûler ce tissu d’inepties qui n’allait pas manquer de faire sourire le préfet. Hélas, elle le lui remit en mains propres le 4 août. Le comte d’Estourmel fit mine de croire en son authenticité. Ne prouvait-il pas que la famille de Bastide-Gramont se faisait l’âme de toutes les intrigues sans remettre vraiment en cause la présence de Clarisse Manzon sur les lieux du crime?

Clarisse Manzon s’enferma dès lors dans un système de dénégation total mais sa marge de manœuvre était illusoire. Pouvait-elle renier sa déclaration du 1er  août sans être parjure? Ses vêtements tachés de sang ne la désignaient-ils pas comme complice ? Et son père n’était-il pas l’otage de ses persécuteurs? Cependant le ministère public n’était pas non plus tiré d’affaire. Il avait fait de Clarisse le témoin clé de l’affaire. De sa présence dans la maison Bancal dépendait le triomphe de l’accusation. Le procès devait s’ouvrir le 18 août et jusqu’à la comparution de singulière héroïne, nul ne pouvait savoir quelle serait son attitude.  

 

 

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

  • : auteur de polars : Pierre Mazet
  • auteur de polars : Pierre Mazet
  • : livre auteur saint-etienne polars Littérature
  • : Blog d'un auteur de polar qui mêle avec astuce intrigue et histoire. Venez découvrir ses énigmes finement ficelées, ses personnages soigneusement ciselés. Il vous promène au gré des époques dans les villes à forte personnalité.. En plus, il vous offre un feuilleton policier. Toutes les semaines, rendant hommage à Simenon, vous pourrez lire un nouvel épisode du « crime de la rue blanche »
  • Partager ce blog
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact
  • : 07/01/2009

Mes bouquins

Tous les meurtres peu conventionnels 

 

 couvmeurtres.gif 

 

Catégories

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés