Mercredi 10 août 2011 3 10 /08 /Août /2011 07:44

L’incroyable destin de Clarisse Manzon (25) : les débuts d’un procès inique

 

L’audience s’ouvrit le 18 août. Après avoir assisté à la messe célébrée à  l’église Notre-Dame, la cour et les trente-six citoyens, escortés de la garde nationale, se rendirent dans l’ancien couvent des cordeliers, siège de la cour d’assises. Les Ruthénois ne furent pas en reste et se rendirent en masse sur les lieux. Malgré l’importance du service d’ordre, une bousculade fit plusieurs blessés. Les dames de la  bonne société du Rouergue avaient trouvé place dans une galerie spécialement aménagée à l’attention de celles qui avaient versé une obole de 10 francs au profit des pauvres de la ville. Les prévenus avaient été installés selon un ordre qui ne devait rien au hasard. Bastide-Gramont, Jausion, Collard, Anne Benoit et Bach se retrouvèrent sur le banc supérieur des accusés.  Bousquier eut droit au banc inférieur. Entre les deux, Mesdames Jausion et Galtier étaient en position intermédiaire. La salle faillit chavirer d’émotion lorsqu’elles s’élancèrent en larmes au cou de leur mari et de leur frère. La disposition choisie n’avait rien d’innocente. Les personnes sur lesquelles pesaient, selon le ministère public, la plus grande culpabilité occupaient les bancs supérieurs. Bousquier, qui par ses « aveux », avait puissamment aidé le procureur, semblait sciemment dissimulé. Je ne peux m’empêcher de penser que cette disposition semble préjuger du degré de la culpabilité des accusés. Ce langage des signes est une atteinte à la liberté des juges parce qu’elle en est une à l’égalité des prévenus devant la loi. Mais je suis là depuis bientôt cinq mois et j’ai compris depuis longtemps, grâce à mon ami Blaise, que la justice n’était pas l’objet de ces débats. Les libelles, qui circulent dans Rodez, dressent d’ailleurs un portrait peu reluisant des accusés. Jausion y est présenté comme « petit et fluet ; l’ensemble de ses traits n’a rien de flatteur. Il a fait ses études à Rhodez, mais il en a peu profité, il s’est fait remarquer dans sa jeunesse par beaucoup d’emportement et par une conduite peu régulière ». Pour les prévenus issus des basses couches de la société, les descriptions atteignent les sommets de l’immonde. « Nous voyons la femme Bancal et dans son mari à quel penchans féroces conduit l’immoralité ; ce dernier est décédé en prison : il court de sinistres bruits sur la cause de sa mort. La femme Bancal n’est pas douée d’une figure heureuse ; la dissimulation et la ruse y sont empreintes ».

Annoncée par huissier, la cour fit son entrée en grandes pompes. Une fois l’audience déclarée ouverte, on procéda au tirage au sort du jury. Le ministère public récusa soigneusement tous ceux qui pouvaient apparaître peu dociles. Certains ce récusèrent d’eux mêmes, ne voyant pas comme un privilège de siéger dans une pareille affaire. Ainsi le docteur Rogery avait décliné l’offre en prétextant ses obligations de médecin et son amitié pour Jausion. Le jury fut finalement composé de six maires, un conseiller général, deux percepteurs, un propriétaire et un négociant, tous acquis, en raison de leur position sociale à la cause du ministère public. La lecture de l’acte d’accusation pouvait commencer. En même temps débuta la plus invraisemblable des fables qu’on n’ait jamais entendue dans une cour d’assises. Aucun des ragots, sortis des imaginations les plus délirantes, ne nous fut épargné. Dans la maison Bancal se jouait la hideuse comédie de l’assassinat, au son des vielles mises en route pour couvrir les cris du malheureux Fualdès. Les détails odieusement arrachés aux enfants Bancal permettent au ministère public de raconter une scène cauchemardesque. On y voit la victime étendue sur une table, au milieu de la multitude d’assassins s’agitant dans la minuscule pièce, sous l’œil épouvanté de la petite Magdeleine et en présence des porcs qui se repaissent de son sang. Après quoi, pour accompagner le corps du supplicié, la bande de malfrats organisa un cortège dans les rues les plus éclairées et fréquentées de Rodez.

Pendant la lecture du  soi-disant acte d’accusation, Clarisse Manzon était retenue dans la salle des témoins et assaillie par la foule des bonnes gens qui lui criaient : «  Mais révélez donc la vérité ; que craignez-vous ? Pouvez-vous prendre le parti des scélérats ; ils sont en horreur de toute la France, vous seule voudriez les sauver ? ».

Une lointaine cousine, Mme Castel, horrible mégère manipulée par le préfet, la prit même entre ses griffes pendant plus de deux heures pour l’intimider à grand renfort d’arguties. « Prenez garde cousine, vous soutenez que vous n’étiez pas chez Bancal le 19 mars, vous pourriez être accusée de mensonges. Il y a un témoin qui affirme le contraire. Le 20 du même mois, Magdeleine Bancal lui a porté un bonnet à faire qu’une dame lui a donné et il se trouve que l’étoffe est conforme à une de vos robes. Et puis, quel mal y a-t-il à vous être trouvée dans une maison de prostitution. Vous n’en serez pas moins une honnête femme si vous aidez à la connaissance de la vérité, tout le monde vous en louengera ». 

 

 

 

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
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Mardi 26 juillet 2011 2 26 /07 /Juil /2011 17:23

L’incroyable destin de Clarisse Manzon (24) : Les longs jours d’attente.

Je ne fréquentais plus beaucoup mon ami Blaise. Je passais le plus clair de mon temps chez Clarisse. Je pense que seule l’amitié, qui le liait à mes parents, le poussait encore à m’accueillir. Nos discussions étaient devenues difficiles. Dès que la passion concurrence l’amitié, l’incompréhension s’installe vite. Rodez s’était partagée en trois camps, ceux qui soutenaient Clarisse, ceux qui la vilipendaient et ceux qui essayaient de garder la tête froide. Blaise appartenait à cette dernière catégorie. Sans doute n’avait jamais-il connu la passion amoureuse !! Il parlait à ma raison, mais celle-ci ne pouvait pas l’entendre. Seul comptait pour moi, l’avenir de Clarisse. Et en cet été, où la chaleur étouffait Rodez, sa destinée apparaissait bien sombre. De partout, elle faisait l’objet de pression sd’autant plus intolérables, qu’elle était devenue la femme de tous les mépris. Le plus méprisable des individus la montrait du doigt comme une infâme putain qui avait présidé au sabbat et qui couvrait maintenant de son silence les assassins de la maison Bancal.  A partir du jour où elle reçut sa deuxième assignation, elle ne sortit plus que pour aller à la Préfecture ou à la messe de huit heures, le dimanche. Elle ne cessait de me répéter : «  J’ai des ennemis, j’ignore pourquoi ; mais cette vérité est trop démontrée pour la révoquer en doute ; ils ont ourdi une trame dont j’ai conduit les fils ; et c’est moi, qui forge les traits contre moi ! ».

De nombreuses personne auraient pu confirmer son alibi. Mais elles se terraient dans un silence cauteleux en invoquant les incertitudes de la mémoire. Car une peur sourde continuait d’envahir Rodez comme une résurgence des climats de psychose et de terreur dans lesquels baignaient jadis les procès en sorcellerie. Torturée à l’idée de compromettre des innocents, de se sentir parjure et prostituée, Clarisse croyait devenir folle. Malgré les pressions, la hantise d’un danger mortel, l’obsession du déshonneur, elle tint bon. Contre vents et marées, elle soutenait qu’elle était victime d’un chantage et que rien au monde ne pourrait lui arracher l’aveu mensonger de sa présence dans la maison Bancal. Elle était d’une naïveté qui me terrifiait, bien loin de la femme fatale, froide, calculatrice qu’on m’avait décrite. Elle s’était laissée séduire par la gentillesse paterne du préfet qui était, dans les faits, son premier tortionnaire. Je tentais bien de lui démontrer que plus elle se confiait à lui et plus elle s’enfonçait. Cependant, la préparation du procès se poursuivait. Le garde des Sceaux avait recommandé d’établir une liste de jurés gagnés à la cause des pouvoirs publics. Il fut exaucé au-delà de ses espérances. Les trente-six citoyens retenus pour le tirage au sort étaient des hommes du pouvoir. On y relève vingt-quatre maires, tous nommés et propriétaires, des receveurs des contributions, des conseillers généraux, un jurisconsulte et un « entrepreneur en tabac ».

Rien n’avait été laissé au hasard, mais un élément de taille échappait aux contrôles des ordonnateurs du complot judiciaire. Mme Manzon, dont on avait voulu faire la clé de voûte de l’édifice en était devenue le point faible. Ne suffisait-il pas que ses vacillations parvinssent à ébranler l'opinion pour que l’incohérence de l'instruction éclate au grand jour? Pour conjurer ce péril inhérent à la fabrication des faux témoins, on déploya des chefs-d’œuvre d'imagination jusqu'au dernier moment. La veille même du procès, on la convoqua dans l’appartement qui avait été mis à la disposition de M. Grenier, conseiller à la cour d'appel de Montpellier, qui devait présider les débats. Elle s'y présenta en tremblant et fut reçue par une servante qui l’entretint du froid qui régnait alors à Rodez en plein mois d'août, avant de se retirer, la laissant un long moment toute seule dans le tourbillon de ses angoisses. Lorsqu'on annonça enfin le président, Clarisse se leva. Elle fut fort surprise de le voir arriver en compagnie du comte d'Estourmel qui annonçait d'une voix fébrile qu’elle était prête à faire toutes sortes de confidences. Une fois seule avec M. Grenier, Clarisse Manzon essuya d'abord sa fureur de plein fouet : « J'ai appris, Madame, que vous étiez décidée à ne pas paraître devant le tribunal. Je vous préviens, j'ai donné des ordres pour vous y faire conduire par la gendarmerie. »

- Monsieur le Président, je n'ai rien à dire à la cour, mais je suis obéissante aux lois et je m'y présenterai quand même.

Alors le président fit une longue tirade où s'entrelaçaient diverses considérations sur le désespoir et le déshonneur d'un père, la majesté de la Justice, le juste châtiment des assassins, le triomphe de la Vérité et l’opprobre qui pèse sur les parjures. Mme Manzon le prit sur le même ton et se lança dans une déclamation frénétique sur le désespoir et le calvaire d'une femme qui a choisi la vérité pour seule compagne, d'une mère qu'on réduit au désespoir en la menaçant de lui arracher son enfant, d’une malheureuse torturée par la haine de toute une ville et le zèle oppressant de la magistrature. Mais l’emportement atteignit son point culminant lorsqu'elle s’en prit au lieutenant Clémendot qu'elle se jura d'aller trouver armée d'un pistolet pour lui faire dire la vérité et lui brûler la cervelle s'il faisait mine de lui résister.

Au bout de deux heures d’entretien, le conseiller Grenier décida de mettre fin à cette rencontre qui n’avait fait que renforcer la détermination de Clarisse. Mais, il n’avait pas encore brûlé toutes ses cartouches.

Par Pierre Mazet - Publié dans : Clarisse
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