Partager l'article ! Andrea Camilleri: Andrea Camilleri : Commissaire Montalbano, je suis Le commissaire Montalbano est devenu un personnage ...
Pierre Mazet : Un bouquet de polars
Voilà, mon neuvième roman vient d’être publié ! La série des « Meurtres peu conventionnels » s’est arrêtée, elle était née un peu par hasard. Une nouvelle a vu le jour d’an dernier avec Pavés et poignards » qui inaugurait une trilogie autour des rêves et de dérives mai 68. Le deuxième «Du plomb dans les spaghetti » nous replonge dans l’Italie des années de plomb, durant lesquelles les Brigades Rouges ont apeuré l’Europe entière. Le troisième est en route, pour l’instant le titre est encore un secret d’Etat. En attendant, je vous retrouverai en septembre pour un nouveau feuilleton.
Andrea Camilleri : Commissaire Montalbano, je suis
Le commissaire Montalbano est devenu un personnage familier de l'univers du polar contemporain. On ne se lasse pas de le voir déambuler dans Vigàta (en fait Porto Empedocle). Il s'exprime dans un mélange d'italien et de sicilien, inimitable (exemple, il se présente en disant en italien Montalbano sono, litt. Montalbano, je suis, en mettant le verbe être à la fin de la phrase comme en syntaxe sicilienne). Ses colères, sa boulimie (pour les plats typiques, en particulier les arancini[1]), son amour contrarié avec la Génoise Livia, ses enquêtes sur la mafia et sur les faits sociaux siciliens (drogue, réfugiés, faits divers) ont conquis le public bien plus large que l'Italie.
Qui est Andrea Camilleri
Fils unique dans une famille de la haute-bourgeoisie, mais désargentée, Camilleri poursuit ses études à Palerme où il fréquente la bohème. Il commence alors sa carrière d'écrivain par des nouvelles et des articles pour des journaux et des revues ainsi que de la poésie.
En 1947, il remporte le prix de poésie Libera Stampa devant Pasolini et en 1949, à Florence, un prix prestigieux pour une pièce de théâtre, Giudizzi a mezzanotte (Jugement à minuit). Durant son voyage de retour en Sicile, il relit sa pièce et s'en trouve si peu satisfait qu'il la jette par la fenêtre du train. C'était le seul exemplaire.
Quelque temps après, il reçoit une bourse de l'Académie des arts dramatiques et quitte la Sicile.
C'est le début de sa première carrière : il est metteur en scène et enseignant et théoricien d'art dramatique. Il collabore à L'Enciclopedia dello Spettacolo, enseigne au Centro sperimentale di cinematografia.
En tant que metteur en scène, il travaille aussi bien pour le théâtre, la télévision que la radio. C'est à ce moment qu'il produit une adaptation célèbre en Italie des enquêtes du commissaire Maigret de Simenon. Parallèlement, il continue d'écrire des nouvelles, mais pas de romans malgré les encouragements de son ami, autre auteur sicilien, Leonardo Sciascia.
Ce n'est qu'au début des années 1980, lorsqu'il atteint la limite d'âge qui l'oblige à cesser ses activités de scénariste et metteur en scène, qu'il se lance dans l'écriture de romans policiers. Il ne devient un auteur à succès qu'à 65 ans, en 1992, avec « La Saison de la chasse » : le phénomène est né. « L'Opéra de Vigàta », qui débarque dans les librairies trois ans plus tard, fait un carton. Pour se faire une idée, à l'été 1998, six des dix romans les plus vendus en Italie portaient la signature du Sicilien, depuis rentré dans la prestigieuse collection des Meridiani, la Pléiade transalpine. La raison est simple : les récits policiers de Camilleri sont plus que des policiers. L'enquête n'est qu'un prétexte pour dépeindre une société sicilienne avec un humour, une finesse et une écriture uniques.
L'univers de Camilleri : Faits divers et mafiosi
|
|
Qu'ils se déroulent dans la Sicile de la fin du XIXe siècle ou aujourd'hui, alors que le commissaire Montalbano veille sur l'île, les récits de Camilleri appartiennent au genre du giallo : enquêtes, meurtres, corruption et magouilles en tout genre sont le lot quotidien du monde qu'il met en scène dans ses livres. Beaucoup d'auteurs italiens - Carlo Lucarelli et son Groupe 13, Ottavio Cappelani - entretiennent une filiation nette avec le Sicilien, dont l'importance dans la vitalité actuelle de la littérature noire de la péninsule est réelle.
Évidemment, qui dit Sicile dit mafia. Il est intéressant de préciser que ce fut Leonardo Sciascia, son aîné de quatre ans, sicilien également, qui l'encouragea à se lancer dans la voie de l'écriture. Sciascia est connu pour avoir commis, en 1961, 'Le Jour de la chouette', le premier ouvrage qui décrit réellement la mafia, la vraie. Pas celle d'Hollywood, costumée et théâtrale, mais celle de la rue sicilienne, insidieuse, invisible mais pesante, insaisissable mais étouffante. Comme son collègue, Camilleri la décrit merveilleusement, insistant sur la lâcheté ou l'impuissance de la population et recréant avec un grand réalisme le système tacite et implicite mis en place par Cosa Nostra.
Même sanglante et impitoyable, la mafia de Camilleri se mue souvent en un prétexte pour multiplier les bouffonneries ironiques. Si un meurtrier descend sa victime devant trois témoins, personne ne voit rien : "L'un était sous la table parce qu'il s'était aperçu qu'il avait un lacet de chaussure défait et il était en train de le renouer, le deuxième ramassait, toujours sous la table, une carte qui lui était tombée par terre et le troisième, juste à ce moment, s'était pris un moustique dans l'oeil."[2]. Avec moquerie, Camilleri trace le portrait de cette mafia mortelle qui rend ses compatriotes si concentrés quand il s'agit de regarder ailleurs. L'humour, qui apparaît surtout sous la forme de caricature, d'ironie ou dans le foisonnement de personnages truculents et grotesques, est l'arme favorite d'Andrea Camilleri pour raconter sa Sicile. Son art de dédramatiser une situation par une réplique grossière ou une situation grotesque fait tout le charme de ses écrits, dans lesquels une blague pour le moins leste sait rendre une situation tragique hilarante, et vice-versa. Mort, tromperies, érotisme, ridicule, sexe, amour se déchaînent dans l'opéra burlesque que joue Camilleri.
L'écriture camilleresque
En France, Andrea Camilleri a de la chance. La chance d'avoir trouvé un traducteur pointilleux et intelligent qui a su brillamment retranscrire toutes les subtilités et les couleurs de sa langue unique. Serge Quadruppani, pour le citer, mérite que l'on salue son travail tant une traduction littérale de l'écrivain sicilien aurait mis de côté l'essence même de son oeuvre. Car chez Camilleri, tout passe par le choix, l'ordre, le ton du mot. Le créateur de Montalbano a créé de toutes pièces une langue magnifique, à la fois technique et tendrement poétique. Utilisation du passé simple, placement du verbe en fin de phrase, élision de lettres ou de syllabes entières, néologismes colorés ou archaïsmes désuets, Camilleri mélange tout pour régurgiter des lignes savoureuses, d'une obscurité, comme par magie, parfaitement limpide.
|
|
Surtout, il confronte cette langue sicilienne avec le florentin - l'italien officiel -, le milanais, le romain, ou joue sur les différences de niveau de langue entre le paysan, le gendarme, le bureaucrate. De fait, chez Camilleri, la langue est la principale définition de ses personnages, dont l'affrontement tourne à la confrontation des langages. Elle est d'ailleurs aussi sa principale source d'humour - et le seul moyen d'identifier les mafieux. Tous les romans que l'auteur situe dans la Sicile des années 1870-1890 se basent sur cette confrontation verbale. Ce n'est pas un hasard : la Sicile de cette époque, mal rattachée à une Italie tout juste unifiée, mal vue, est ici stigmatisée par sa langue. Chez Camilleri, un dialogue entre un Florentin et un Sicilien devient l'affrontement de deux systèmes de pensée. 'La Disparition de Judas' pousse même ce principe à l'extrême en se présentant comme une suite de documents d'origines variées. Au-delà du tour de force que représente la création d'une intrigue policière de 250 pages reposant seulement sur une compilation de documents épars, cet ouvrage est l'expression la plus parfaite du style Camilleri, capable de raconter une histoire juste en jouant sur les niveaux de langue, et d'y glisser ainsi une dimension sociale et humaine capitale.
La bibliographie de Camilleri
Enquêtes du commissaire Montalbano
1994 : La Forme de l'eau (La forma dell'acqua)
1996 : Chien de faïence (Il cane di terracotta)
1996 : Le Voleur de goûter (Il ladro di merendine)
1997 : La Voix du violon (La voce del violino)
1998 : Un mois avec Montalbano (Un mese con Montalbano)
1999 : La Démission de Montalbano (Gli arancini di Montalbano)
2000 : L'Excursion à Tindari (La gita a Tindari)
2001 : L'Odeur de la nuit (L'odore della notte)
2002 : La Peur de Montalbano (La paura di Montalbano)
2003 : Le Tour de la bouée (Il giro di boa)
2004 : La Première Enquête de Montalbano (La prima indagine di Montalbano)
2004 : La patience de l'araignée (La pazienza del ragno)
2005 : La Lune de papier (La luna di carta)
2006 : Un Eté ardent (La vampa d'agosto)
2006 : Le ali della sfinge
2007 : La pista di sabbia
2008 : Il campo del vasaio
2008 : L'età del dubbio
[1] Les arancini (ou arancine) sont des spécialités culinaires de Sicile.
Ils se présentent sous la forme d´une boule de riz, d´un diamètre de 8 à 10 centimètres farcie de ragoût, de sauce tomate et de pois. Traditionnellement, les arancini sont confectionnés avec le riz restant d»un risotto de la veille.
[2] L'opéra de Vigàta