
Comme dit mon éditeur, "né dans une grande famille stéphanoise de mineurs", et il a raison. C'est vrai que c'était il y a déjà longtemps.......... Mais bon, la mine Saint-Etienne et les paysans
c'est un peu ma marque de fabrique et je n'en suis pas peu fier! Pour le reste, je suis venu sur le tard à l'écriture. Je n'essaye pas de savoir si c'est une vocation tardive ou une envie
refoulée. Je pense que j'ai toujours eu envie de raconter des histoires. Alors, pourquoi pas devenir auteur de polars!!! Mais assez parlé de moi, en route vers mes bouquins. C'est parti pour des
promenades à Saint-Etienne, Libourne, Billom, Saint-Mihiel,sous les verrières mystérieuses de la Gare de Lyon ou les hangars de chez Latécoère

Episode n°21
Colbert s'installa de nouveau dans le bureau de capitaine.
- Allo Mars ?
- Ah non, Patron, c'est Clouet.
- Excuse-moi petit. Alors, où en êtes-vous ?
- On en sait un peu plus sur la fameuse Ginette, celle qui a habité l'immeuble. D'après nos collègues de Lille, elle est bien gérante d'une brasserie « La moule à gogo ». Elle a abandonné la prostitution. Le seul hic, c'est que son jules est bien connu des stups. Il a purgé quatre ans à Loos les mines. Nos collègues lillois essaient de le coincer depuis longtemps. Il le soupçonne d'importer du cannabis de Hollande et de Belgique. La brasserie ne serait qu'une couverture. Mais, j'ai encore mieux, Patron. Tous les 15 jours, l'autre vendeur de livres saints se rend dans le Nord.
- Bon travail, dites aux lillois de ne pas les lâcher d'une semelle. Et vous, vous mettez quelqu'un sur le pasteur. Autre chose ?
- Rien pour l'instant, Mars est aux mœurs. Il vérifie s'ils ont des informations sur votre interprète aux multiples talents.
- Bon, cet après-midi, tu vas aller aux douze de la rue d'Austerlitz, c'est près de la gare de Lyon. Cornut y possédait un pied-à-terre, vois ce que tu peux glaner sur ses habitudes dans le quartier.
- Compris patron. Ah, une dernière chose, le juge a téléphoné trois fois. Je lui ai dit que vous étiez en province. Mais maintenant que le mort est connu !
- Tu peux le rappeler et, lui donner le nom de la victime. De toute façon, il sera dans la presse demain. Je rappelle ce soir.
Colbert téléphona ensuite au « Trois faisans ». Il dit à Polmar de se tenir prêt pour deux heures. Enfin, il appela sa femme.
- Tu penses rester longtemps en Bourgogne ?
- Si tout se passe bien, je pense rentrer demain soir.
- Ton hôtel est correct ?
- Il est parfait et, toi quand comptes-tu rentrer ?
- Je vais écourter mon séjour, je serais à Paris jeudi soir.
- Comme tu voudras, Mars ira te chercher à la gare.
Il ressortit du bureau. Fidèle au poste, le capitaine attendait. Il tendit un verre de bière à Colbert que le commissaire vida d'un trait.
- Monsieur Colbert, je connais, à deux pas d'ici, une petite auberge de campagne. Ce n'est pas le niveau des « Trois faisans », mais on y déjeune honnêtement.
- Parfait.
Cinq minutes après, en pleine campagne, ils pénétrèrent dans une salle à manger grande comme un mouchoir de poche. Avec sa carrure, Colbert semblait occuper la moitié de l'espace. Les deux hommes s'installèrent autour d'une table recouverte d'une toile cirée. D'autres convives buvaient un verre de vin blanc. Une vieille dame voûtée, aux cheveux gris, vêtue d'un tablier bleu à l'ancienne mode, déposa deux couverts et un pot de blanc.
Episode n°22
- J'ai du persillé en entrée et, du tendron de veau. Ça ira ?
- Ce sera parfait Baptistine. Vous verrez commissaire, je n'ai jamais mangé de tendron aussi goûteux.
Le repas se déroulera de manière silencieuse, jusqu'à la rasade de calvados généreusement servie dans la tasse.
- Barbarin est au service de Victor depuis longtemps ?
- Une dizaine d'années, je crois. Il paraît que Victor a pleine confiance en lui. On murmure que, maintenant, le vrai patron c'est lui. Cornut ne s'occupait plus que des relations publiques. Il laissait traiter complètement la routine par Benoît.
- Et les relations de Benoît avec la fille ?
- La donzelle le méprisait, probablement parce que son père l'avait en grande estime.
- Et lui ?
- Je suppose qu'il n'avait pas le choix. Il devait supporter, il n'était qu'un employé, bien que...
- Bien que ?
- Bien que l'on murmure, que Victor aurait eu pour projet de marier sa fille à Barbarin. Mais maintenant, on ne marie plus les filles contre leur gré.
- Et avec Amélie ?
- Vous avez vu comme moi, elle a l'air d'avoir confiance en lui. Reste à savoir maintenant, si lui ne se sentira pas un peu trop patron. Quant à la réaction de la fille !
- Et les autres employés ?
- Des gens du cru pour la plupart, vous avez vu ces femmes qui enlaçaient Amélie ce matin ? C'était des copines d'école. Il emploie aussi des fils de vignerons qui attendent la place du père. La fille du maçon est sa secrétaire. Je crois que le comptable est le fils d'un vague cousin d'Amélie. On dit que c'est Victor qui a payé ses études.
- Bref, un vrai patriarche.
- Vous avez dit le mot juste Monsieur Colbert, un patriarche.
Malgré ses protestations, Colbert invita le capitaine. Ils firent un détour par les « Trois faisans » où Polmar achevait un repas digne de sa carrure. Il avait passé la matinée à boire du vin blanc au bar-tabac d'en face pour essayer de délier les langues. Il avait su accompagner dignement son repas d'une bouteille de « Haute côte-de-nuits », du coup, son haleine paraissait chargée. Chemin faisant, il raconta sa matinée.
- Vous savez, Patron, les gens ne sont pas bavards dans le coin. Ça n'a pas été facile de les faire causer de Victor, surtout sans leur dire qu'il était mort.
- Tu n'es pas resté toute la matinée au bar ?
- Non, j'ai vu quelques commerçants. Mais, pour eux, pas de doute, Cornut est bel et bien le bon Dieu sur terre, sauf pour un.
- Pour qui ?
- Attendez, Patron, je vais vous expliquer. J'étais au fameux bar-tabac, on devait être cinq ou six, accoudés au comptoir. J'ai dit tout fort au patron, que l'on enquêtait sur des trafiquants de vin. Trois de mes compagnons ont piqué le nez dans leur verre. Les autres ont fait mine de n'avoir rien entendu. Un grand escogriffe a déclaré d'une voix avinée : « Avec la quantité de vin que certains brassent, pas étonnant que tout soit pas honnête. » Tout le monde a compris qu'il parlait de Victor. Les autres l'ont foudroyé du regard. Le patron l'a apostrophé : « Tais-toi, abruti, tu sais pas ce que tu dis. » L'autre a répliqué : « Oh, si je sais ce que je dis ! Ce monsieur de Paris me comprend. » Devant l'hostilité grandissante, il a préféré s'esquiver. J'ai essayé de le rattraper pour lui tirer les vers du nez, mais il était trop loin. Je suis retourné au bar, mais on s'est mis à parler de la pluie et du beau temps.
- Tu as le nom de l'individu ?
Polmar tira son calepin.
- Jean-Baptiste Vernier, remarquez que s'il a appris la mort de Victor, il doit regretter d'avoir ouvert la bouche.
Le capitaine intervint.
- Je le connais, c'est un aigri. Il travaillait comme livreur chez Victor. Il avait la fâcheuse habitude de « perdre » des barriques. Cornut en a eu assez, surtout quand des clients se sont plaints de ne pas recevoir leur compte. Il a mis Jean-Baptiste à la porte. Depuis, il raconte partout qu'on l'a chassé parce qu'il connaissait les magouilles de la maison.
Episode n°23
Colbert changea de sujet.
- J'irai voir Amélie, seul. Sans vous donner d'ordre, Capitaine, pouvez-vous accompagner Polmar pour interroger les employés.
- Pas de problème, Monsieur le Commissaire.
Amélie attendait Colbert. Au premier coup de marteau, elle lui ouvrit la porte et le conduisit au salon. Sans y être invité, le commissaire s'installa dans un Voltaire.
- Votre fille a été prévenue ?
- Permettez-moi de vous expliquer. Ma fille est partie pour quelques jours à Saint-Tropez.
- Avant le départ de son père ?
Amélie rougit légèrement.
- C'est-à-dire que son père n'était pas au courant de ses projets.
- Il les désapprouvait ?
- Vous savez comment sont les gosses d'aujourd'hui ? Je suppose que vous avez des enfants.
- Non, Madame.
- Excusez-moi. Mais, notre fille aime s'amuser. Elle est partie avec un copain, comme elle dit, et, un couple d'amis.
- Je suppose qu'elle devait rentrer avant le retour de son père.
- C'est ce qu'elle m'avait promis. Mais dimanche, elle m'a téléphoné qu'elle prolongeait son séjour.
- Vous redoutiez le retour de votre mari avant celui de votre fille ?
- Redouter n'est pas le mot juste, mais je suis un peu lasse de leurs querelles. Ma vie, entre eux, n'était pas facile.
- Votre mari était déçu par sa fille ?
- Il était désemparé par la mort de notre fils. Il n'imaginait pas que notre fille puisse lui succéder. Il était de la vieille école. Il aurait voulu qu'elle se marie avec quelqu'un capable de conduire l'affaire.
- Leurs disputes, étaient-elles violentes ?
- La plupart du temps, ils s'ignoraient. Sauf, quand mon mari s'opposait à une sortie ou à un achat qu'il jugeait futile.
- Il ne l'a jamais frappée ?
- Jamais, je suis sûre qu'avec le temps les choses se seraient arrangées. Vous pouvez la faire prévenir, Monsieur Colbert ?
- Ce sera fait ce soir, Madame. Vous ne savez rien de ses affaires ?
- Si peu.
- Il ne recevait pas de clients ici ?
- Non, il invitait ses relations au « Trois faisans ».
- Il n'avait pas de passion, en dehors de son travail ?
- Il était simple conseiller municipal. Ses amis le poussaient à se présenter pour être sénateur.
- On m'a dit qu'il s'occupait d'œuvre de charité.
- Vous devez savoir qu'il était enfant de l'Assistance.
Colbert hocha la tête.
- Il avait à cœur d'aider les enfants comme lui. Monsieur Barbarin doit être au courant des sommes qu'il versait.
- Il vous a paru soucieux ces derniers jours ?
- Il n'a jamais été très causant. S'il avait des soucis sérieux, il n'était pas homme à m'en parler.
- Il n'a jamais reçu de menaces ?
- Franchement, je n'en sais rien.
- Son voyage à Paris était prévu depuis longtemps ?
- Il est parti mercredi dernier en train. Je le savais depuis deux jours, il devait rentrer dimanche matin.
- Ca lui arrivait souvent de rentrer plus tard que prévu ?
- Rarement, et il me prévenait toujours par téléphone.
- Vous m'avez dit qu'il envisageait de se lancer dans la politique.
- Pas mal de gens le poussaient. Il n'était pas encore tout à fait décidé. Il ne faisait rien pour se mettre en avant.
- Mais cela ne lui déplaisait pas que d'autres le fassent à sa place ?
- Je pense.
- Quand on se présente pour la première fois, on prend en général la place de quelqu'un. Il aurait pu faire des envieux.
- L'homme qu'il était censé remplacer était d'une famille de notables de plusieurs générations. Il n'a pas loin de quatre-vingts ans. Il avait succédé à son père. Mais, vous savez comment ça se passe dans les familles ! Hélas, son fils est un bon à rien.
Episode n°24
Colbert ne put s'empêcher de penser à la famille du comte de Saint-Fiacre[i].
- Il a dilapidé ?
- A peu près tout, le père a gardé son mandat de sénateur tant qu'il a pu. Mon mari a racheté des terres, sans abuser de la situation. C'est lui-même qui a proposé à Victor de prendre sa place.
- D'autres pouvaient la lorgner.
- Bien sûr, monsieur le Commissaire, mais on ne tue pas un homme pour ça !
Colbert ne réagit pas. Il avait vu tuer pour beaucoup moins.
- Vous l'accompagniez lorsqu'il recevait aux « Trois faisans » ?
- Quelques fois lorsqu'il recevait ses plus vieux clients.
- Pouvez-vous m'en dire un peu plus ?
- Il y avait un certain Monsieur Dubois. Mon père travaillait déjà avec lui.
- A-t-il des entrepôts à Bercy ?
- Oui, mon mari recevait aussi, parfois, un homme d'affaires allemand qui nous achetait de grandes quantités.
- Au cours des repas avec Monsieur Dubois, avez-vous entendu parler d'un certain Dussol ?
- Ce nom ne me dit rien.
Amélie se recroquevilla un peu plus dans sa bergère. Elle avait surmonté le choc pour rassurer les employés, tenter de répondre au mieux aux questions du commissaire. Maintenant, elle était sans force. Colbert comprit qu'il était temps de se retirer. Malgré les volets tirés, la chaleur s'était infiltrée dans la pièce. Il aurait savouré, avec délice, la plus mauvaise bière du monde.
- Amélie, je vais faire revenir votre fille, elle sera là demain matin.
- Vous pensez l'interroger ?
- Bien sûr.
Quand Colbert ressortit, le soleil déclinait. Les cyprès, qui bordaient la cour, projetaient leur ombre sur la maison. Le soleil rasant n'était pas moins ardent. Le commissaire s'essuya la nuque. Il se dirigeait vers la voiture, lorsqu'il vit arriver Polmar et le capitaine.
- On a fini, Patron.
- Vous avez interrogé tous les employés ?
Le capitaine confirma.
- Tous ceux qui étaient là.
L'inspecteur s'installa au volant.
- Où allons-nous, Patron ?
- A la gendarmerie, nous devons faire le point.
Au long du trajet, Colbert ne desserra pas les dents. La mâchoire serrée sur sa pipe éteinte, il essayait d'imaginer la vie conjugale d'Amélie et Victor. Elle n'était, peut-être, pas très différente de celle de Louise et Jules. Lui, était dans son commerce et ses œuvres, elle, dans sa maison. Que savaient-ils l'un de l'autre ? Le soleil s'était fait vigoureux. Quelques bouffées d'air frais se faufilaient par les vitres ouvertes. Arrivés à la gendarmerie, ils s'installèrent dans le bureau du capitaine. Un gendarme apporta trois bières et Polmar commença le récit de ses interrogatoires.
- J'ai commencé par Barbarin. C'est l'employé modèle, le vrai double de Victor. Il avait la signature sur à peu près tout, sauf les comptes privés.
- Il lui doit tout ?
- A peu près, Victor l'a recueilli à seize ans. Il avait été placé chez un garagiste de Dijon en sortant de maison de correction. Il lui a payé des études, trouvé un foyer d'accueil. Le gamin ne l'a pas déçu.
Le gendarme glissa.
- Pourtant, Victor n'est pas un homme facile.
- Oh, le gamin a dû faire ses preuves. Il a commencé à la manutention. Ensuite, les écritures ont dû lui apparaître comme un paradis. Depuis deux ans, Benoît a quasi les coudées franches pour conduire l'affaire.
- Pourquoi dis-tu quasi ?
Le gendarme poursuivit.
- C'est lui qui discute avec les clients et les fournisseurs, sauf pour les plus anciens qui ne voulaient discuter qu'avec Victor.
- Est-ce que un certain Dubois figure parmi eux.
Polmar répondit.
- Oui, Patron, pourquoi ?
Colbert répondit par le silence, puis se tourna vers le gendarme.
- Quels étaient ses rapports avec son patron ?
- De notoriété publique, ils étaient sans nuage. Benoît devait tout à Victor. Ce n'est plus un secret qu'il est, maintenant, intéressé à l'affaire.
Polmar pinça la nez. Colbert plissa légèrement le regard.
- Tu n'as pas l'air d'accord.
- En partie seulement, Benoît lui doit tout, mais, il a les dents longues. Il nous a quand même largement expliqué ses idées pour améliorer et développer l'affaire. Victor ne semblait pas les approuver toutes.
Lecoin intervint.
- Ça ne constitue quand même pas un mobile.
- Nous n'en sommes pas là, Capitaine, les autres employés ?
- Je ne crois pas qu'il y ait grand-chose à en tirer.
- J'en jugerai quand j'aurai ton rapport.
Le gendarme ajouta.
- C'est tout des gens d'ici.
Colbert ignora la remarque.
- Je veux une courte biographie de chacun et, ci possible, une idée de leurs rapports avec Benoît et Victor. Capitaine, vous mettez en contact avec le 36 ?
Episode n°25
Mars était au bout du fil.
- Tu as trouvé quelque chose du côté du studio des Cornut ?
- Pas grand-chose, Patron ! Pour la pipelette, c'est un saint. Les autres occupants le connaissent à peine. Il ne fait que dormir, rue d'Austerlitz. Bien entendu, la concierge l'a toujours vu seul. Elle m'a indiqué le restaurant, dans lequel il avait ses habitudes. Aujourd'hui, c'était jour de fermeture, mais j'y serrai dès demain onze heures.
- Du côté de la rue Blanche ?
- Rien de spécial, Patron, on fouille la vie du vendeur de bibles.
- Vérifie si Dussol, le garçon aux écritures ne travaillent pas chez un dénommé Dubois.
- C'est fait, j'ai vérifié son alibi. Et vous, Patron, vous avancez,
- Ça va.
- Quand est-ce que vous rentrez ?
- Sans doute, demain soir.
- Le juge va, sûrement, vous appeler. Le grand patron aussi, est de retour.
- Merci, Mars.
Polmar jeta un œil à sa montre, on approchait de dix-huit heures.
- On retourne au Trois Faisans, Patron ?
- Pas immédiatement, on va aller rendre visite à l'homme qui s'en est pris à Victor ce matin. Comment s'appelle-t-il déjà ?
- Jean-Baptiste Vernier.
L'homme habitait à la sortie du village, à l'opposé de la gendarmerie. Polmar gara la 403 devant une maison basse aux volets verts. Le morceau de terrain qui l'entourait était parfaitement entretenu. Les deux policiers durent baisser la tête pour entrer dans une cuisine aux meubles mal assortis. Au sol, une carpette terne cachait mal les aspérités du plancher mal équarri. Si le décor ne respirait pas l'aisance, pas un grain de poussière ne flânait sur le buffet. Un grand escogriffe moustachu était attablé devant une bouteille de mauvais vin. Une frêle femme, vêtue d'un tablier noir officiait autour du fourneau à charbon. Jean-Baptiste n'en était pas à son premier verre. Sans y être invité, Colbert prit place autour de la table, sur une chaise en Formica. Polmar fit de même. L'homme grogna.
- C'est vrai qu'il est mort ?
Polmar ajouta.
- C'est pour ça que nous sommes là.
- Vous êtes des salauds, vous avez fait exprès de me faire causer.
Il se versa une nouvelle rasade. Surmontant son aversion, Colbert déclara qu'il avait soif. La femme abandonna son fourneau et sortit, du buffet, deux verres dépareillés. Vernier emplit les deux gobelets d'un liquide violacé. Le commissaire ralluma sa pipe pour faire face à l'agression buccale qui se préparait.
- Vous travailliez chez Victor ?
- Il était bien obligé de m'embaucher.
Polmar intervint.
- On n'est jamais obligé.
- Il fallait bien, il m'avait dépouillé de mes biens.
Episode n°26
L'homme avala un nouveau verre, sous le regard triste de sa compagne. D'autorité, Colbert s'empara de la bouteille.
- Ça suffit comme ça, expliquez-vous.
Un peu estomaqué, l'homme baissa la tête puis, commença à murmurer.
- J'avais hérité de deux hectares de vigne à côté de celle du beau-père de Victor. Quand on s'est marié, ça marchait pas trop mal.
Prise d'un accès d'audace, la femme s'interposa.
- Surtout, tu buvais moins.
Le gaillard ressemblait de plus en plus à un gamin pris en faute.
- Après quelques années, le vin a commencé à mal se vendre.
- C'est Cornut qui vous l'achetait ?
- En partie, c'était un vrai grippe-sou.
- Surtout que ton vin devenait de moins en moins bon.
Vernier commença à se lever d'un air menaçant mais, le regard de Colbert et la silhouette de Polmar l'en dissuadèrent. La femme continua.
- On gagnait plus de quoi vivre. Tu as bien été content de vendre à Victor pour payer les dettes, surtout qu'il t'a embauché.
Comme si la présence des policiers avait poussé l'arbre qui bloquait le flot de paroles trop longtemps retenu, elle poursuivit.
- Si tu étais tenu à carreau, t'y serais encore au lieu d'abandonner ta santé au bistrot.
Le divisionnaire se tourna vers Vernier.
- Pourquoi vous a-t-il mis dehors ?
- Pour des conneries, j'avais perdu deux ou trois barriques.
- Dis la vérité, ton trafic avec l'auberge des Vignots durait depuis trois ans. Bienheureux qu'il ait pas porté plainte à la gendarmerie.
Colbert insista.
- J'aimerais que vous m'expliquiez vous-même, Monsieur Vernier.
- Ben, c'est vrai, je reconnais que j'ai piqué quelques tonneaux que je revendais en sous-main à deux aubergistes. Mais, c'était plutôt pour me venger de Victor que pour les sous.
- Vous vengez ?
- Il m'avait mis sur la paille.
- Ecoutez votre femme, Vernier. Vous, vous êtes mis tout seul sur la paille. Où étiez-vous dimanche soir ?
- Ici, ma femme peut le jurer.
- Pour votre gouverne, son témoignage ne vaut rien à la cour d'assise. Vous vous entendiez bien avec Barbarin ?
- Oh, celui-là, il est pire que son patron ! C'est lui qui a insisté pour que l'on me mette à la porte.
- Il y avait quand même de quoi, ajouta Polmar.
- Oui, mais, je crois que lui, il a fait bien pire.
Vernier s'arrêta et, fit un geste vers la bouteille, toujours aux mains du commissaire. Colbert le laissa faire.
- Arrêtez votre cirque, Vernier. Que reprochez-vous à Barbarin ?
- D'abord, il lorgne sur la fille, et puis il magouille avec quelques clients.
- Prenez garde à vos paroles, Vernier.
- Je sais ce que je dis. C'est pas avec son salaire que Barbarin a pu s'acheter son château de pas loin de Beaune.
Colbert jeta un œil discret vers la femme.
- Nous allons vérifier tout ça, Vernier. Si vous avez menti, je vous plains.
Les deux policiers quittèrent la petite maison. Installé dans la 403, Colbert ralluma sa pipe.
- Polmar, demain, tu vas à Beaune vérifier le château de Barbarin. Tu fais le détour par Dijon chez Maître Dufour. Cornut a dû faire un testament chez lui, d'après les dires du Capitaine.
- Patron, vous croyez que Barbarin est douteux ?
- J'en suis sûr.
- Pourquoi ?
- Madame Vernier n'a pas protesté.
- Je la plains avec ce rustre.
Énigmatique, Colbert ajouta.
- A partir de ce soir, je me demande si ce n'est pas lui qu'il faudra plaindre.
Vingt heures étaient passées, Polmar gara la 403 devant les « Trois faisans ». Le patron les reçut avec son onctuosité habituelle.
Episode n°27
- Votre table est réservée Monsieur Colbert. Nous avons appris pour ce pauvre Monsieur Victor. Si je peux me permettre, Monsieur le Commissaire, vous nous avez bien abusés.
Le divisionnaire ne répondit pas, il examinait la carte.
- Que nous conseillez-vous Monsieur Dutilleul ?
- Ce soir, je vous propose le canard à l'orange. Le chef m'a murmuré qu'il était exceptionnel.
- Ce sera parfait.
- Madame Colbert vous a appelé. Elle est rentrée à Paris.
- Servez-nous deux pernods et mettez-moi en communication avec ce numéro.
Le commissaire se dirigea vers la réception. Il n'attendit pas longtemps avant de percevoir la voix chaude de son épouse.
- Bonsoir, Colbert.
- Bonsoir, tu es rentrée plus tôt que prévu ?
- Si tu ne venais pas en Alsace, je n'avais pas de raison d'y rester. Ton enquête avance ?
- Je commence à avoir quelques éléments.
- Tu rentres quand ?
- Normalement, je serai à la maison demain soir.
- Prends garde à toi.
Colbert rejoignit Polmar qui avait attaqué une solide assiette de canard.
- Alors Patron, quel est votre plan pour demain ?
- Je vais aller voir la petite Cornut et j'aurai sans doute une conversation avec Barbarin. Nous rentrerons demain soir à Paris.
Polmar cacha mal sa déception. Il aurait bien prolongé ce séjour loin du bureau et de la paperasse. Ils ne refusèrent pas, pour ce dernier soir, le coup de marc égrappé. Chacun regagna sa chambre, Colbert se mit à la fenêtre pour fumer une dernière pipe. La place du village était faiblement éclairée. Le bar-tabac d'en face baissait son rideau. Nul doute que Victor meublait les conversations. Sa triste fin alimentait probablement les conversations. On devait lui prêter les aventures les plus inavouables dans les lieux les plus sordides de Paris. Vu de Bligny-lès-Beaune, Paris ressemblait à un vaste lupanar. Deux coups discrètement portés à sa porte le tirèrent de sa rêverie. La femme de chambre était sur le pas de sa porte.
- Vous avez besoin de quelque chose, Monsieur le Commissaire.
Colbert ne fut pas dupe. La fille avait envie de lui parler.
- Entrez.
Sans façon, elle s'installa dans le fauteuil qu'occupait Colbert.
- Vous êtes un sacré cachottier, Commissaire. Qui a fait ça, à votre avis ?
- Je n'ai pas d'avis. Vous connaissiez bien Victor ?
- Je vous l'ai dit, il venait parfois avec des clients.
- Et la femme blonde.
La fille rougit.
- Ben..
- Elle couchait avec Victor ?
- Ah non, je crois que c'était pas l'envie qui lui manquait, mais il avait la trouille du « qu'en dira-t-on ».
- Elle n'était quand même pas là juste pour meubler la table !
- L'Allemand restait parfois le soir, elle aussi. Je vais vous donner mon idée, Monsieur Colbert. Victor ne s'occupait de son affaire que de loin. Il recevait ici ses vieux clients qui voulaient s'offrir quelques écarts.
- Amélie participait à ces repas ?
- Jamais, quand la blonde était là.
- Vous connaissez Benoît Barbarin ?
La fille rougit légèrement et Colbert crut voir passer une lueur dans ses yeux.
- Un peu.
- C'est vraiment lui, qui dirigeait l'affaire ?
- Oh ! Il en est tout à fait capable.
- Il accompagnait Victor lors de ces repas améliorés ?
- Ca lui arrivait, mais il quittait la table sitôt le dessert avalé.
- Vous connaissez Mademoiselle Cornut ?
- Oh, celle-là, c'est une chipie. Elle fait comme si on ne savait pas d'où venait son père !
- Elle venait au village ?
- Pensez-vous, on n'était pas assez bien pour elle ! On disait que son père voulait la marier à Barbarin.
Episode n°29
Polmar vida son verre de blanc d'un trait et, suivi son patron. Quand ils furent installés dans la voiture, Colbert se tourna vers son inspecteur.
- Reviens prendre l'apéritif, je ne serais pas étonné si quelqu'un venait à parler.
Le capitaine conduisit à nouveau Colbert au domaine Gassier. Ils se rendirent directement aux entrepôts. La vie continuait. Mais, autour des tonneaux et des bouteilles, on sentait une inquiétude diffuse. On se parlait à voix basse. Le commissaire se demandait, si c'était un respect pour l'homme décédé ou par méfiance. Ils se dirigèrent directement vers le bureau de Barbarin. La pièce était loin d'être luxueuse. Un vieux bureau de bois, un fauteuil matelassé et, deux chaises inconfortables constituaient le seul mobilier. Les murs étaient garnis d'armoires métalliques remplies de dossiers. Malgré ses 30 ans, Benoît avait le teint pâle des hommes de bureau. Il ne devait pas compter ses heures et guère profiter de la vie campagnarde. Il avait les yeux cernés, des pommettes saillantes qui surmontaient un menton en galoche, lui donnant un air peu avenant. Il leur serra mollement la main.
- Je pensais avoir tout raconté à votre inspecteur.
Sans y être invités, les deux hommes s'installèrent sur les deux chaises bancales.
- On dit que vous dirigez l'entreprise.
- Monsieur Cornut me faisait confiance pour traiter la plupart des affaires.
- Expliquez-moi dans le détail.
- Ça risque d'être fastidieux, vous connaissez le commerce du vin ?
- Je ne suis pas pressé. Quand avez-vous été embauché par Victor ?
- Il y a 10 ans. Mais, j'ai commencé au bas de l'échelle. On a dû vous dire que j'étais de l'assistance.
- En effet.
- J'étais placé dans une famille à 20 km de là. C'était des vignerons, Victor acheta une partie de la récolte. À 14 ans, ils m'ont mis en apprentissage chez un mécanicien de Dijon, mais la mécanique ce n'était pas ma tasse de thé.
- Victor vous a embauché ?
- Oui, mais il m'a obligé à suivre des cours du soir. J'ai appris la comptabilité. Petit à petit, il m'a appris le métier.
- Vous pensiez lui succéder un jour ?
- Je n'aurai jamais assez d'argent pour acheter les parts.
- Pourtant, vous gagnez bien votre vie !
- Ha! On vous aura parlé de ma maison. Je l'ai achetée à tempérament, j'en ai pris pour 20 ans. Et demain, je ne sais pas si je pourrais encore payer.
- Vous avez peur de vous retrouver à la porte ?
- Si Mme Amélie reprend les rênes, je n'ai pas de souci.
- Vous redoutez que ce soit la fille ?
- Un peu.
- Vous avez des démêlés avec Brigitte Cornut ?
- Non, mais je me demande si elle sait que j'existe.
- Vous le regrettez.
Un peu de tristesse traversa son regard bleu.
- Vous voyez M. le commissaire, je n'avais aucun intérêt à la disparition de M. Victor.
- M. Barbarin, où étiez-vous dimanche soir ?
- Chez moi.
- Quelqu'un peut en témoigner ?
Une fois de plus, Benoît se troubla.
- Personne, commissaire.
- Dommage pour vous, M. Barbarin.
Sans saluer le comptable, Colbert sortit du bureau, le capitaine sur ses talons. Il était dix heures et, déjà le ciel s'était chargé. Comme ils sortaient de l'entrepôt, ils entendirent le vrombissement du moteur d'une voiture de sport suivi d'un crissement sur le gravier de la cour.
- Monsieur Colbert, je pense que Mlle Cornut est là, si vous voulez l'interroger.
- Laissons-la arriver, Capitaine.
[i] Le père de Colbert avait été régisseur du comte de Saint-Fiacre (voir l'affaire Saint-Fiacre)