
Comme dit mon éditeur, "né dans une grande famille stéphanoise de mineurs", et il a raison. C'est vrai que c'était il y a déjà longtemps.......... Mais bon, la mine Saint-Etienne et les paysans
c'est un peu ma marque de fabrique et je n'en suis pas peu fier! Pour le reste, je suis venu sur le tard à l'écriture. Je n'essaye pas de savoir si c'est une vocation tardive ou une envie
refoulée. Je pense que j'ai toujours eu envie de raconter des histoires. Alors, pourquoi pas devenir auteur de polars!!! Mais assez parlé de moi, en route vers mes bouquins. C'est parti pour des
promenades à Saint-Etienne, Libourne, Billom, Saint-Mihiel,sous les verrières mystérieuses de la Gare de Lyon ou les hangars de chez Latécoère

Il était à peine dix heures du matin et un soleil algérois écrasait Paris. Colbert n'aimait pas le mois d'août. Sa saison préférée, c'était l'automne quand le jardin du Luxembourg jaunissait. Avec un peu d'imagination, il retrouvait l'atmosphère des forêts de chênes bourbonnaises. Il avait la nostalgie de ses arrière-saisons d'enfance. Dans les bois de Saint-Fiacre, lorsque les brindilles crissaient sous les chaussures et que les senteurs mêlées de feuilles mortes et de champignons lui ravissaient les narines. En compagnie de Evariste Colbert, son père, il cherchait les ceps qui trôneraient sur la table du Comte. Si la récolte était bonne, quelques-unes iraient rejoindre l'omelette familiale. Il aimait cette saison qui conduisait au long engourdissement de l'hiver. Le froid n'était pas encore piquant, mais l'on endurait bien les premières flambées du soir. Pour l'heure, il transpirait. Seule consolation, il pouvait ouvrir les fenêtres de son bureau qui donnait sur la Seine. Le bruit des rares automobiles errant encore dans Paris ne le dérangeait pas. Cette situation avait l'avantage d'épurer l'atmosphère de son bureau rendu smogueux par la fumée de sa pipe. Il expédiait les paperasses auxquelles aucun commissaire ne peut échapper. Apparemment, même les truands avaient pris leur quartier d'été. Il en avait profité pour aller, hier après-midi, rendre visite au notaire de la rue des Lombards, il n'est jamais trop tard pour se mettre en règle avec soi-même. Le téléphone bourdonna, Colbert reconnut de suite la voix de Mars.
- Désolé de vous déranger, Patron.
- Tu ne me déranges pas, je commençais à m'ennuyer.
- Le commissariat du IXème vient de téléphoner. On a retrouvé le cadavre d'un homme, poignardé, au fond d'un couloir de la rue Blanche.
- Tu as prévenu l'identité ?
- Ils sont en route.
- Alors, on y va.
La 403 de service était restée dans la cour. Colbert eut l'impression d'entrer dans un sauna. Sa veste repliée sur le bras gauche, la cravate légèrement dénouée, le commissaire n'aimait pas ce désordre. A peine arrivé, sur le boulevard Sébastopol, l'envie de fumer le reprit. Il remonta sa vitre, Mars se sentit obligé d'en faire de même, le temps de brûler une allumette.
- Qui a téléphoné du commissariat ?
- Gourdon, vous le connaissez ?
- Un trouillard né.
La bouche en feu, asséchée par la chaleur et l'âcreté du tabac gris, Colbert fit arrêter Mars place de l'Opéra. Le café de Paris n'était pas dans ses habitudes, mais avec ce temps-là, il ne pouvait pas faire la fine bouche. Accoudé au comptoir, il vida d'un trait le demi frais et mousseux que le garçon venait de tirer. D'un coup d'œil, il recommanda la tournée, le deuxième verre subit la même punition. Leur pause n'avait pas duré dix minutes. Un peu avant la place Saint-Georges, Colbert daigna desserrer les dents.
- Il a un nom ton macchabée ?
- Gourdon ne m'a rien dit.
Ils garèrent la voiture face au 20 de la rue Blanche. Le cadavre gisait au fond d'un immeuble qui n'avait rien de bourgeois. La façade était lépreuse. Noircis par les gaz d'échappement, quelques morceaux de crépis menaçaient le trottoir. Derrière les fenêtres aux couleurs délavées, on devinait des rideaux crasseux. En sortant de la voiture, Colbert savait que, derrière la plupart des carreaux, une paire d'yeux l'observait. Gourdon l'accueillit sur le seuil d'un corridor étroit. Impossible d'entrer, le docteur Paul et ses acolytes s'affairaient autour du corps. Les flashs crépitaient pour fixer la scène du crime. Deux techniciens attendaient pour relever les empreintes tandis que le légiste examinait les blessures.
- Alors Gourdon, tu me racontes ?
- C'est un peu compliqué M le Divisionnaire.
- Tu peux encore me tutoyer et m'appeler Colbert.
Les deux hommes s'étaient connus au commissariat Saint-Georges. Gourdon était déjà inspecteur lorsque Colbert n'y était que secrétaire. Timide, réservé, bon flic, mais incapable de prendre une initiative, sa carrière avait piétiné. Il avait accédé au grade de commissaire à l'ancienneté. Sa seule ambition était de prendre sa retraite sans quitter ce quartier dont il connaissait le moindre recoin.
- Bien, il y a à peine une heure, le brigadier de service a reçu l'appel d'un inconnu.
« Vous devriez aller voir au 20 de la rue Blanche, y a un macchabée au fond du couloir » et le type a raccroché.
- Tu n'as pas pu identifier l'origine de l'appel ?
Gourdon leva les bras au ciel.
- Le type appelait probablement d'un bistrot. Le brigadier a entendu passer une commande.
Colbert transpirait toujours, l'effet des deux demis avait été de courte durée. Tandis que l'identité continuait de passer de s'agiter autour du cadavre, il jeta un œil aux alentours. Les rues étaient quasiment désertes. Les trois bistrots voisins avaient baissé leurs rideaux faute de clients. Le mystérieux correspondant ne s'était pas précipité pour faire-part de sa découverte. Le premier bar ouvert était probablement à plus de dix minutes de marche. Il n'était pas loin de midi quand le docteur Paul et les spécialistes de l'identité dégagèrent le couloir.
- Bonjour, Commissaire, vous aurez un rapport détaillé demain matin.
- Vous avez quand même quelques idées !
- Je dirais que la mort a dû survenir vers cinq ou six heures.
Le légiste ne supportait pas mieux la chaleur que le commissaire. Il s'épongea le front avec un mouchoir devenu douteux.
- Il y a des doutes sur les causes de la mort ?
- A priori, aucun, l'homme a été poignardé de face. Comme s'il était venu s'empaler sur l'arme !
- Vous en savez un peu plus sur celle-ci ?
- À ce stade, difficile d'être affirmatif, mais je dirais une pointe longue, effilée, du genre stylet, tenue d'une main ferme. Un seul coup a été porté.
- Par un homme ou une femme ?
- Pas besoin d'une force particulière pour porter ce genre de coup, je peux faire enlever le corps ?
- Attendez cinq minutes, je vous donnerai le signal.
Le docteur Paul savait que Colbert aimait se fixer dans les yeux la scène du crime.
- J'ai remis le cadavre dans sa position initiale.
Colbert, suivi de Mars et Gourdon, pénétra dans un couloir court et étroit. L'état des murs était à l'image de la façade. Une vague peinture marron, écaillée, recouvrait le crépi. La montée d'escaliers faisait face à la porte d'entrée. Le corridor se terminait par une porte semi-vitrée à la couleur incertaine, qui, apparemment donnait sur une cour intérieure. Le corps obstruait le court passage. L'homme gisait sur le ventre, une flaque de sang souillait le sol de béton. Colbert fit signe à ses deux compagnons de retourner le cadavre. Il découvrit un homme à qui il attribuât une soixantaine d'années. Un peu replet, le visage rougeaud. Il ne devait pas être ennemi de la bonne chaire et de ce qui l'accompagnait. Les mains n'étaient pas celles d'un homme de bureau. Les doigts boudinés avaient dû connaître de rudes travaux, même s'il n'en portait pas de stigmates récents. Malgré le sang qui commençait à coaguler sur la veste et le gilet, le costume semblait de bonne facture, pas tout à fait en harmonie avec l'idée que l'on pouvait se faire de l'homme. Colbert se tourna vers Gourdon.
- Je suppose que tu l'as fouillé.
- Oui.
Le commissaire fut soulagé. Même après trente ans de carrière, fouiller un cadavre lui apparaissait comme une sorte de profanation. Il jeta un œil aux boîtes aux lettres grossièrement fixées sur deux barres de bois.
- Tu as vérifié si tous les locataires étaient là.
- Il n'y a personne, hormis un couple de gens âgés, les Pigou.
- Personne n'est sorti de l'immeuble depuis que tu as été alerté ?
- J'avais mis deux gardiens dans la rue.
Colbert enjamba le cadavre et se dirigea vers la porte de derrière. Il l'ouvrit et découvrit une arrière-cour encombrée d'un invraisemblable bric-à-brac fait de vélos rouillés, vieux poêles à charbon. Un mur, haut d'environ deux mètres recouvert de tuiles la séparait de l'immeuble voisin.
- Et de ce côté, tu n'as posté personne ?
Comme un gamin pris en faute, Gourdon baissa la tête. Mars s'interposa.
- L'assassin s'est peut-être échappé par-là.
Colbert ne répondit pas à la question, mais ajouta.
- Si quelqu'un était sorti après par ici, on aurait probablement vu ses traces dans les flaques de sang.
La remarque soulagea Gourdon.
- L'homme ne te dit rien, tu ne l'as jamais vu dans le quartier ?
- Non, et comme il n'avait plus de portefeuille !
Colbert réfléchissait tout en tirant sur sa pipe par petites bouffées.
- Mars, essaye de trouver un bar ouvert et téléphone à l'identité. Que quelqu'un nous ramène les photos, le plus vite possible ! En même temps, essaye de savoir si on a passé le coup de fil du bar le plus proche. Téléphone aussi au bureau, que Laplume et Clouet viennent nous rejoindre.
- Patron, Laplume doit partir en congés ce soir.
Colbert grimaça et se tourna vers Gourdon.
- Tu as un homme à me prêter ?
- J'ai l'inspecteur Caudron, il connaît bien le quartier.
Dans le couloir, l'odeur du sang séché résistait à celle du tabac gris avec lequel Colbert bourrait abondamment sa pipe. Mars n'était pas mécontent de retrouver l'air pur.
Colbert et Gourdon s'engagèrent dans l'escalier. L'immeuble abritait des appartements répartis sur trois étages.
- Tu ne connais aucun des locataires ?
- J'ai dû intervenir, il y a quatre ou cinq ans, pour une querelle entre époux qui dégénérait, mais leur nom n'est plus sur les boîtes aux lettres.
Au premier étage, trois portes donnaient sur un corridor semi-obscur. Celle des Pigou était la plus éloignée. À la vue de la tenue de l'immeuble, les deux policiers s'attendaient à trouver un taudis. Au contraire, la porte s'ouvrit sur un intérieur coquet qui sentait bon l'encaustique. L'appartement était occupé par un couple qui avait passé la soixantaine depuis longtemps. Une vieille dame au visage ridé mais rieur les invita à entrer dans la salle à manger. Sur la table de chêne, cinq roses déclinaient lentement. Au mur, les photos sagement encadrées témoignaient d'une longue vie commune, le mariage, le fils en militaire, la fille en communiante. Presque en face de la porte vitrée donnant sur le couloir, à droite de la fenêtre, un homme, assis dans un fauteuil, ne quittait pas la rue des yeux.
- Ne faites pas attention à lui, il ne vit plus avec nous, mais dans sa tête. Vous êtes le commissaire Colbert ?
- Oui Madame.
Son regard s'éclaircit et un large sourire illumina son visage. Elle parlait d'une voix douce comme pour ne pas déranger son mari.
- J'ai lu toutes vos enquêtes dans les journaux.
- Merci, vous vivez depuis longtemps ici ?
- Depuis notre mariage.
- Vous connaissez un peu vos voisins ?
- Depuis une dizaine d'années, on ne sort plus beaucoup. Mon mari avait une bonne situation au « Bon Marché ». Du jour où il a été mis à la retraite, il a commencé à perdre la tête.
- Il ne parle plus du tout ?
- Si peu, il s'anime quand Julie, la petite du troisième descend nous voir. Elle ressemble un peu à notre fille. Elle aussi, travaille au Bon Marché. Quand elle parle d'un employé qu'il a connu, il demande parfois des nouvelles en mélangeant les prénoms des enfants, les dates de naissance.
- Vos enfants ne viennent jamais vous voir ?
Avant de répondre, elle leur proposa un peu de muscat. Contrairement à Gourdon, Colbert ne se fit pas prier.
- Vous savez, nos enfants sont installés loin et occupés. Notre fille est mariée à Toulouse et notre fils est militaire en Allemagne.
Le visage s'était de nouveau assombri. Colbert comprit que les deux « gamins » devaient trouver tous les prétextes pour éviter les visites.
- Vous rencontrez d'autres locataires ?
- Par hasard, dans l'escalier, mais, c'est bonjour, bonsoir. Parfois, M. Dussol qui habite l'appartement d'à côté, demandent des nouvelles de mon mari.
- Les locataires changent souvent ?
- Vous avez vu l'état de l'immeuble ? Dès que les gens commencent à gagner un peu d'argent, ils cherchent quelque chose de plus coquet. Tenez, M. Dussol m'a confié qu'il ne serait plus là en fin d'année.
- Depuis combien de temps est-il votre voisin ?
- Ça doit faire trois ou quatre ans. Il a remplacé la grande Ginette, celle qui se disait coiffeuse ?
- Elle ne l'était pas ?
- Oh ! Je trouvais que son salon avait des horaires bizarres.
- Vous connaissez le propriétaire de l'immeuble ?
- C'est M. Arsene Dupontel, mais je crois qu'il vit l'été à Cannes. Mais nous payons notre loyer à Me François Hoquelus, notaire, rue des Lombards.
- Vous connaissez d'autres locataires, je serais incapable de vous dire comment ils sont.
Colbert se leva pour prendre congé.
- Vous croyez que votre mari voit vraiment ce qui se passe dans la rue ?
- Je le pense M le Commissaire. Parfois, si une scène l'intéresse, il se penche pour mieux observer.
- Je peux vous demander un dernier service Madame ?
- Avec plaisir, M. Colbert.
- Le corps de l'homme est encore ici. Pouvez-vous venir voir si vous le reconnaissez ?
Gourdon resta avec le malade. Dans le couloir du rez-de-chaussée, le cadavre était maintenant allongé sur un brancard, le visage recouvert d'un drap blanc. Colbert fit signe à un brancardier de soulever le morceau de tissu.
- Alors Madame ?
- Je n'ai jamais vu cet homme.
- Merci.
Ils regagnèrent l'appartement et les deux policiers prirent congés.
- Revenez quand vous voulez commissaire, j'ai des cerises à l'eau-de-vie pour l'après-midi.
Quand ils furent dans la rue, Gourdon jeta un œil à sa montre. Il était treize heures passées, Mars et Clouet attendaient dans la 403.
- Gourdon, tu connais un endroit où l'on peut déjeuner honnêtement ?
- Je fréquente un Arabe qui fait un couscous honnête sur le Boulevard Barbès.
Le soleil ne lâchait pas. Mars avait garé la voiture à une centaine de mètres du restaurant. Sur le trottoir, le goudron fondait et collait aux chaussures. Le patron les accueillit sur le pas de la porte. Ils pénétrèrent dans un décor mauresque en stuc. Deux tables étaient occupées par des touristes allemands. Les quatre hommes soupirèrent d'aise tant la fraîcheur du lieu contrastait avec la canicule extérieure. Colbert commanda d'office quatre pernods. Quand le serveur eut déposé les quatre verres et la carafe d'eau fraîche, Mars prit la parole.
- Ça n'a pas été facile Patron, le premier bar ouvert est sur la rue XXX. Le propriétaire n'est pas du genre coopératif. Il m'a soutenu que pas moins de dix personnes avaient demandé des jetons ce matin.
Colbert se tourna vers Gourdon.
- Ton brigadier n'a pas remarqué d'accent particulier ou de traces de panique dans la voix de l'homme ?
- A priori, la voix semblait normale.
La conversation s'interrompit. Le serveur posa un mélange de viande agneau poulet, et revint avec un plat de semoule fine légère. Gourdon conseilla un « boualane gris ». Malgré les saveurs épicées et la robustesse du vin, Colbert se sentit mieux que sous le soleil.
- Clouet, tu as récupéré les photos de l'homme ?
L'inspecteur sortit, d'une enveloppe marron, dix exemplaires de l'un des clichés pris dans la matinée. Colbert ne cacha pas sa satisfaction.
- Tu remercieras l'identité. Vérifie avec les sommiers que les empreintes sont inconnues. Avec l'inspecteur Caudron tu fais le tour des hôtels et des garnies du secteur. Il ne logeait peut-être pas loin. Mars, tu vérifieras avec les commissariats de quartier si une disparition n'a pas été signalée. Gourdon, tu laisses l'immeuble sous surveillance ; Si tu as quelque chose de nouveau tu m'appelles à n'importe quelle heure au quai.
Les tâches étaient distribuées. Malgré l'offre de thé à la menthe, Colbert resta fidèle au café.
Colbert renonce à ses vacances.
Colbert et Mars regagnèrent le bureau. Le commissaire avait allumé sa pipe au restaurant, ils purent rouler vitres ouvertes. La chaleur n'avait pas baissé, heureusement, la circulation n'encombrait pas les boulevards. Avant que Colbert ne rejoigne son bureau, Mars rompit le silence.
- Vous ne deviez pas partir en Alsace, patron ?
Le divisionnaire avait (involontairement ?) oublié ce détail.
- Je vais annuler.
Comme chaque été, Madame Colbert était partie chez sa sœur Hortense, à Colmar. Elle y passait généralement deux à trois semaines et la dernière, Jules la rejoignait. Cela lui suffisait, non qu'il ne sentît pas bien chez eux, mais l'inaction lui pesait rapidement. Du coup, il supportait mal les grimaces de sa belle-sœur devant la fumée de sa pipe et les réflexions de son beau-frère sur les relations troubles entre flics et truands. Il n'allait pas jusqu'à penser que ce crime tombait à point nommé, mais au moins il lui fournissait une excuse acceptable. À ce stade de l'enquête, sauf coup de théâtre, il ne se passerait rien avant plusieurs jours. Mars pourrait parfaitement conduire les opérations, mais il tournerait comme un lion en cage dans l'appartement des..XXX. Il demanda au standardiste le numéro de sa belle-sœur.
- Bonjour, Hortence, Jules.
- Bonjour, Jules, vous n'étouffez pas trop à Paris ?
- Comme partout, je suppose.
- Vous venez nous rejoindre ?
- Non, justement.
- Mon cher Jules, je me demande quand vous vous déciderez à vous conduire en fonctionnaire normal qui prend les congés auxquels il a droit.
Colbert ne releva pas.
- Ma femme est près de vous ?
Le commissaire entendit un retentissant « Louise, ton mari » suivi d'un bruit de pas énergique et d'un « C'est toi Colbert ? »
- Oui, c'est moi, je reste à Paris. J'ai une enquête sur les bras.
- Mars ne peut pas s'en occuper ?
- Il pourrait, mais si l'affaire s'avère délicate, je préfère être ici.
- Tu ne penses pas venir en fin de semaine ?
- Je n'en sais rien.
- Bien, fais comme tu peux. Veux-tu que je rentre ?
- Pas du tout, fais ce que tu avais prévu. Je l'appelle demain.
- Je t'embrasse, prend soin de toi.
Louise Colbert n'était pas une femme résignée. Mais elle savait qu'à ce stade de l'enquête, personne ne pouvait piloter Colbert. Il ne quitterait Paris pour rien au monde, les premières impressions sont irremplaçables. Le second coup de téléphone fut pour le notaire en charge de la gestion de l'immeuble. Une voix jeune l'informa que maître Hoquelus était en rendez-vous, mais l'appellerait dès son retour. Face au râtelier, sur lequel douze pipes étaient soigneusement rangées, il éprouva le besoin d'en changer. Il hésita entre le dernier cadeau de Madame Colbert et celle qu'il avait achetée à Saint-Fiacre chez Marie Tatin. Il se décida pour la première, la bourra, puis l'alluma lentement, comme s'il voulait prolonger le plaisir de la première bouffée. Mentalement, il rassembla les éléments de l'affaire. La présence de cet homme aisé, en apparence, dans un immeuble en décrépitude, l'intriguait. Tout comme ce coup de fil au commissariat, qui avait bien pu le passer ? L'assassin lui-même ? Un homme entré par hasard ? Un locataire affolé ? Un complice repenti ? Il ne pensait pas retrouver le fameux bar. Si, comme le lui avait dit le légiste, une heure s'était écoulée entre le crime et le coup de fil, ce dernier pouvait avoir donné de n'importe où dans Paris. Restait Pigou, le témoin muet, muet, mais pas aveugle. Colbert était sûr qu'il enregistrait chaque scène de la rue. Peut-être avait-il vu la victime, l'assassin ou le mystérieux dénonciateur ? Il aurait aimé parler du cas de Pigou avec le docteur Pardon. Manque de chance, ils étaient en vacances pour deux semaines à Giens avec leur fille. Dommage, il aurait été de bons conseils. L'heure était à la patience. Toutes les lignes étaient lancées, quel bouchon allait s'enfoncer en premier ?
La vieille pendule de marbre marquait quatre heures. Le ciel s'était assombri, mais l'atmosphère maintenant attisée par un vent était devenue encore plus étouffante. Colbert se prit à rêver d'orage. Il sortit de son bureau, les couloirs de la PJ étaient vides. Mars était au téléphone avec le commissariat du XIVe.
- Toujours rien Mars ?
- Rien Patron, il m'en reste deux.
- Tu termineras tout à l'heure.
Ils passèrent devant le bureau de l'huissier.
- Joseph, en cas de coup de fil, on est à brasserie Dauphine.
- Bien, M. le Commissaire.
Les deux hommes s'installèrent sur la banquette de moleskine à leur place habituelle. Colbert commanda deux demis et attendit que son inspecteur eut allumé sa cigarette.
- Alors Mars, tes premières impressions ?
- Un peu confuses, tant que l'on n'aura pas identifié l'homme ni entendu les témoins de l'immeuble !
- Tu as raison, l'identification est la chose prioritaire. Tu fais en sorte que les commissariats et gendarmerie de province reçoivent la photo ?
Mars confirma de la tête. Ils venaient de finir leur premier demi lorsque le garçon les informa que le bureau avait téléphoné. Colbert jeta un billet sur la table et, sans attendre le monnaie, reprit le chemin du quai.
- Que se passe-t-il Joseph ?
- Gourdon et le notaire ont appelé.
Sans tergiverser, il rappela le notaire qui lui proposa de le recevoir de suite. Il se mit de suite en relation avec Gourdon qui l'informa que Dussol, le locataire dont avait parlé Mme Pigou, venait de rentrer. Colbert lui dit le retrouver devant chez le notaire et partit aussitôt avec Mars, chargé d'aller interroger le témoin. Le divisionnaire trépignait, la chasse était ouverte. L'inspecteur le déposa au 14 de la rue des Lombards. Les éclairs, qui zébraient le ciel de Paris, avaient découragé les filles déjà peu motivées par le manque de clients. Les premières gouttes tombèrent au moment où Colbert s'engouffrait sous le porche. Gourdon l'attendait. Un coup de tonnerre éclata comme il s'approchait de l'ascenseur, coupant l'électricité. Ils furent contraints de prendre l'escalier de service. Arrivés au troisième étage, ils toquèrent à une porte désignée par une plaque de cuivre portant la fière inscription : « François Hoquelus, notaire ». Une jeune dactylo, blondinette à l'allure délurée portant fièrement ses dix-neuf ans, les accueillit. Faisant semblant d'ignorer Gourdon, elle les invita à entrer.
- Suivez-moi, M. Colbert. Maître Hoquelus vous attend.
Dans la semi-pénombre, sa robe claire voletait, laissant deviner un corps souple et harmonieux, sûr de sa séduction. Consciente du trouble qu'elle semait chez les deux quinquagénaires, la petite frappa à la porte vitrée du bureau. Ils pénétrèrent dans une pièce de belle taille. Gourdon ne compta pas moins de quatre armoires qu'il supposa remplies de dossiers. Combien de vies enfermées dans ces dossiers en carton, se résumaient à l'inventaire de quelques paires de drap, d'une armoire Louis-Philippe et d'un hectare de bois dans le Bourbonnais. Colbert, lui, se plaisait à imaginer combien d'héritiers étaient entrés ici espérant la fin de leur galère et étaient repartis marris en entendant que le grand-oncle avait don de sa fortune à la Croix-Rouge ou au dernier tendron qui avait partagé la fin de sa vie. Combien de frères et sœurs unis comme les doigts de la main étaient repartis fâchés à mort pour douze petites cuillères en argent ! François Hoquelus était un homme de belle prestance. De larges favoris, un menton volontaire, il avait de quoi inspirer la confiance, élément essentiel de la réussite de son métier. À l'arrivée des deux policiers, il se leva et leur donna une vigoureuse poignée de main. L'orage continuait de gronder, le seul éclairage de la pièce consistait en une vieille lampe à huile posée sur le bureau.
- Asseyez-vous messieurs. Je peux connaître l'objet de votre visite ?
En peu de mots Colbert lui expliqua. Il voulait la liste des occupants de l'immeuble sur les cinq dernières années ainsi que tous les renseignements que le notaire pouvait avoir. Devant la demande, le notaire fit une moue dubitative.
- Je pensais que la police était plus respectueuse des procédures. En toute rigueur, il vous faudrait une commission rogatoire.
Colbert intervint.
- Vous avez raison Maître. Je peux en avoir une, demain matin avec en prime, une convocation pour venir témoigner à la PJ.
Gourdon surenchérit.
- Ne craignez rien Maître, j'ai eu M. Dupontel au téléphone qui m'a donné son accord, il l'a confirmé d'ailleurs avec un télégramme.
- Ne vous fâchez pas commissaire. Dans ses conditions, je donne des ordres pour que ma secrétaire vous prépare les dossiers.
Colbert sortit de sa poche la photo du mort et la mit sous le nez du notaire. Miraculeusement, l'électricité était réapparue.
- Vous connaissez cet homme ?
Hoquelus prit le cliché et l'examina avec soin, sans laisser paraître le moindre indice sur son visage. Au bout d'une bonne minute, il la déposa devant le commissaire.
- Ce visage m'est absolument inconnu.
- Vous connaissez Mlle Ginette ?
- Je connais sûrement des Ginette, mais je ne vois pas ...
- La locataire qui précédait M. Dussol.
Le notaire réfléchit quelques instants.
- Pas plus qu'un autre locataire, si mes souvenirs sont bons, elle se disait coiffeuse.
- Elle ne l'était pas ?
Hoquelus se sentit mal à l'aise.
- Je n'ai pas vérifié, elle a toujours régulièrement payé son loyer.
- Vous n'êtes pas très curieux sur la personnalité des locataires !
- Vous avez vu l'état des collectifs de l'immeuble ? M. Dupontel refuse tout investissement. Je ne peux pas me permettre d'être trop sélectif avec les candidats.
- Et les Pigou ?
- Ce n'est pas moi qui ai rédigé le bail. Ils étaient déjà là lorsque j'ai racheté l'étude. Ce sont des gens dans le malheur. Je dois vous dire qu'il bénéficie d'un traitement de faveur. Même si l'immeuble est vétuste, leur loyer est inchangé depuis quinze ans.
- Qui s'occupe de l'entretien ?
- Normalement, chaque locataire est responsable du palier à tour de rôle et une femme de ménage vient chaque semaine.
- Vous nous communiquerez son nom et son adresse.
- Certainement.
- Une dernière chose, Maître, il y a longtemps que vous n'avez pas vu M. Dupontel ?
- Sa dernière visite doit remonter à trois ans.
Le notaire les conduisit dans le hall d'entrée, où officiait la jeune secrétaire. Colbert téléphona au quai pour que l'on vienne récupérer les documents. L'orage avait cessé, l'atmosphère était devenue moins lourde, mais du goudron s'échappaient maintenant des odeurs d'huiles chaudes. Malgré l'offre de transport de Gourdon et les ondées résiduelles, le divisionnaire préféra marcher jusqu'à l'hôtel de ville. Il n'eut aucun mal à trouver un taxi en maraude et se fit conduire jusqu'à la Bastille. Après avoir réglé sa course, il hésita. Boulevard Richard Lenoir, il ne savait même pas ce que contenait le réfrigérateur et il ne se souvenait d'avoir remis des bières au frais. Finalement, il prit la direction de l'impasse Guéménée, la mère Collard trouverait certainement quelque chose à lui servir. Il poussa avec peine, la porte qu'un menuisier de la rue Saint-Antoine devait venir raboter depuis des lustres.
- Commissaire ! vous vous faites rares. Comment va Mme Colbert ?
Il répondit à côté de la question.
- Elle est en Alsace. Vous pouvez me servir un demi et me donner un jeton ?
Il avala le verre d'un trait et se dirigea vers la cabine. Il eut une courte conversation avec Mme Colbert. Elle lui confirma son retour pour le lundi suivant. Louise ne s'attarda pas, elle savait qu'à ce point de l'enquête, Colbert était plutôt taiseux. Il s'installa à sa table favorite et commanda une autre bière, prit le temps d'allumer sa pipe et commença à déguster lentement. Il ressortit de sa poche la photo du mort. Quelle vie se cachait derrière ce visage qui semblait celui d'un honnête homme ? Quelles circonstances l'avaient conduit au fond de cet immeuble miteux, car on ne vient dans ce genre de lieu par hasard. La voix de Mme Collard le tira de sa rêverie.
- Nous avons du chou farci, Commissaire.
- Ce sera parfait.
Colbert prit son temps pour savourer l'assiette généreusement servie. La bouteille de Beaujolais légèrement fraîche, se révéla juste suffisante pour accompagner l'épaisse tranche de vieux Cantal. Tout au long du repas, il n'avait pas pris garde aux jacasseries des deux filles de rue qui éclusaient des verres de rhum, histoire de se donner du courage. Sans qu'il eut besoin de commander, Mme Collard lui déposa un verre d'eau-de-vie de poire William. C'est son frère, installé près d'Angers, qui lui en faisait parvenir quelques flacons. Largement rassasié, le commissaire prit la direction du Boulevard Richard Lenoir.
Colbert avait dormi la fenêtre ouverte pour profiter au mieux de la fraîcheur apportée par la pluie. Réveillée vers cinq heures par le camion du laitier, il n'avait pas bougé, comme si Louise était là. Vers sept heures, il s'était fait un café et avait allumé sa première pipe. Il pesta contre lui-même, à cause de l'absence de pain. L'orage avait épuré le ciel de Paris. On respirait mieux. Le soleil était encore là, mais plus suave, plus caressant. Il partit à pied et entra dans l'unique bar-tabac du quartier encore ouvert. Le patron, un colosse alsacien moustachu, achevait d'astiquer son zinc, tandis que le garçon remettait les chaises en place après avoir épandu la sciure. Le commissaire s'installa au bout du comptoir. Comme la plupart des boulangeries avaient baissé leurs rideaux, le patron s'excusa de n'avoir que des œufs durs à lui offrir. Colbert sourit, les œufs durs sur le zinc, c'était quasiment sa première découverte parisienne. Il choisit de les accompagner d'un verre de muscadet. Après un petit noir serré, il repartit en direction de la Bastille. Les autobus étaient plus rares, heureusement, les passagers aussi. Il trouva aisément une place comme il les aimait, sur la plate-forme.
Le 3e étage du quai était, pour ainsi dire, désert. Pas de témoin attendant au long des banquettes, par les fenêtres et portes des bureaux ouvertes, un courant d'air faisait vibrer les papiers emprisonnés par les objets les plus divers. Seul dans son cagibi, l'huissier lisait le compte rendu de l'affaire dans le Parisien.
- Bonjour, M. le Commissaire.
- Bonjour, Joseph, rien de spécial ?
- Le juge Comolies a demandé que vous le rappeliez.
Colbert grogna, en l'absence du patron, parti dans les Pyrénées, le rapport quotidien était annulé. Ça ne lui manquait pas. Mais, que le juge Comolies eut été désigné n'était pas une bonne nouvelle. Les deux hommes trainaient derrière eux vingt ans d'antipathie. Le juge ne supportait pas la pipe du commissaire et fustigeait sans vergogne la fameuse méthode de Colbert. Dans le bureau des inspecteurs, il retrouva Clouet et Mars. Cinq minutes après, le gros Polmar, qui rentrait de vacances, fit son apparition.
- Allez les enfants, on fait le point. Clouet, ça n'a rien donné les hôtels du quartier ?
- Rien, Patron, si la victime logeait à l'hôtel, ça n'était pas dans le quartier.
- Mars, les commissariats ?
- Rien, pas de signalement d'un disparu qui corresponde un tant soi peu à la victime.
- Et l'interrogatoire de Dussol ?
- Mon rapport est sur votre bureau. En résumé, je dirais que Dussol est un petit prétentieux, il est commis aux écritures chez un marchand de vin de Bercy. Dans sa vie privée, il se présente comme comptable, ça lui donne de l'importance. Bien entendu, il ne connaît pas la victime. Il est célibataire, une trentaine d'années, ses parents sont de Concarneau.
- Tu as vérifié son emploi du temps ?
- J'ai téléphoné à son patron, il est arrivé vers huit heures, son horaire normal.
- Vérifie avec les stups et les mœurs s'il n'a pas une fiche chez eux. Même s'il gagne, il aurait sans doute de quoi loger ailleurs.
Clouet reprit le flambeau.
- La fameuse Julie est rentrée à près de trois heures du matin. Un autre occupant est arrivé, en auto vers six heures. D'après le n° de l'appartement et la liste que nous a fournie le notaire, il doit s'agir d'un représentant de commerce. Les gardiens de la paix en faction ont ordre de le retenir, tant que nous ne les avons pas entendus.
- Bon travail les enfants, Mars, tous les commissariats et gendarmeries de province sont alertés ?
- Oui, qu'est-ce qu'on fait pour les journaux ?
- On attend un peu pour la photo. Il n'est jamais agréable d'apprendre, par la presse, qu'un membre de sa famille est mort. Tu files rue Blanche, interroger les deux locataires. Polmar et Clouet, vous vous plongez dans les papiers du notaire, il nous reste six locataires à retrouver et interroger, sans compter ceux qui les ont précédés.