Mankell

Henning Mankell

 

Pourquoi consacrer ce premier dossier à Mankell ?


La toute première raison est que les « Mankell » figurent parmi les toutes meilleures ventes. On lui attribue 5% des ventes de polars d'une année, juste derrière notre Fred Vargas nationale, sans qu'il soit porté par un battage médiatique outrancier. Déjà cela suffirait à rendre l'homme digne d'intérêt. Qu'est ce qui peut susciter un tel attrait des lecteurs de l'Hexagone pour des romans qui se déroule dans une petite région scandinave dont la plupart ignorait l'existence jusqu'à ce qu'ils voient Wallander y promener sa lourde silhouette.

 

Mais qui est-donc Mankell ?


Henning Mankell est né en 1948 dans le Härjedalen, province situé au centre de la Suède. Très vite abandonné par sa mère, il est élevé par son père, juge d'instance. Ses premiers rêves : devenir artiste et voyageur. Le premier le mènera à Paris à l'âge de seize ans où il écrit et répare des clarinettes, le second, quelques années plus tard, en Afrique. D'abord en Guinée Bissau où il tombe amoureux du continent tout entier, puis en Zambie dans les années 70, et enfin à partir de 1985 à Maputo au Mozambique où il dirige la seule troupe de théâtre professionnelle du pays.

Gendre d'Ingmar Bergman dont il a épousé en secondes noces la fille Eva, il partage sa vie entre l'Afrique et la Suède en écrivant romans, pièces de théâtre et ouvrages pour la jeunesse.

En 1991, il publie Meurtriers sans Visage où apparait pour la première fois Kurt Wallander, inspecteur de police dans une ville moyenne du sud de la Suède, et qui deviendra le personnage récurent de ses romans policiers.

Kurt Wallander ressemble sûrement à Henning Mankell, à moins que ça ne soit l'inverse, et ça n'est pas le fruit du hasard, contrairement à son nom, trouvé au bout d'un doigt posé dans un annuaire téléphonique.
Henning Mankell a quitté la Suède il y a longtemps (à moitié), partageant sa vie entre son pays natal et le Mozambique. À la fin des années 80, alors que ses séjours africains durent généralement de six à sept mois, il s'absente pendant deux années. Durant cette période, le mur de Berlin est tombé, et lorsqu'il rentre au pays, ça n'est pas seulement un régime qui s'est écroulé en Europe, c'est aussi la société suédoise et son modèle socio-économique si réputé, si envié, qui s'effondre en face de lui.
Ainsi nait donc Kurt Wallander, né du hasard d'un annuaire téléphonique d'Ystad (ville moyenne de Scanie, tout au sud de la Suède) et des réflexions d'un écrivain dramaturge, metteur en scène, sur le devenir de ce modèle en passe de disparaitre. La volonté de Mankell est de toucher ses concitoyens, de leur faire partager ses doutes, ses désillusions, et il choisit pour ce faire le genre policier ; miroir de notre société.

Peut-être est-il un nostalgique des années "tendres" lorsqu'il fait dire à Wallander : "Dans mon enfance, la Suède était un pays où les gens reprisaient les chaussettes (...) Puis, soudain, un jour, c'était fini. On a commencé à jeter les chaussettes trouées. Personne ne prenait plus la peine de les raccommoder. Toute la société s'est transformée."

En but à l'individualisme forcené des années 90 et aux dérives sociétales qui en découlent, Henning Mankell invente un inspecteur profondément humain, diabétique, empêtré dans les contingences matérielles, divorcé mais aimant toujours sa femme, père d'une fille qu'il ne comprend pas et qu'il sent parfois étrangère, fils d'un vieux peintre hurluberlu. Sa bouée de sauvetage, ce qui l'empêche de sombrer dans la déprime, c'est son métier, ses collègues, ses enquêtes. Mais les violences et les dérives du monde d'aujourd'hui n'épargnent pas Ystad, et Wallander se trouvera au fil des romans confrontés à tous les maux de notre société, avec comme toile de fond les changements intervenus après la chute du mur de Berlin.

Mais Wallander, c'est aussi l'éloge de la lenteur. On est loin de ces romans américains frénétiques où il faut toujours qu'il se passe quelque chose à chaque page. Là, le temps s'écoule lentement, et Mankell sait également décrire sa Suède natale, son climat changeant, la violence de ses saisons, et cette tendre mélancolie qui transparait autant dans l'atmosphère que dans le caractère de son héros.
Wallander est avant tout un "humain", désemparé, qui a perdu ses repères, mais aussi rempli de compassion pour les victimes qu'il croise ; il se dégage de lui comme un infinie tristesse, mais c'est aussi peut-être ce qui fait qu'on l'adore. Enfin pas tout le monde ....

 

Les détracteurs de Mankell.


Voici en résumé ce que disent les détracteurs de Mankell. A l'exception du premier roman, Meurtriers sans visage, où Mankell semble épuiser toutes les réserves de complexité de son personnage, Wallander vit hydroponiquement dans l'espace clos de l'enquête qu'il mène. Il n'a aucune vie sociale, aucune vie intellectuelle (l'auteur abandonne progressivement la seule passion qu'on connaissait à Wallander, à savoir l'opéra), les relations qu'il entretient avec ses proches (père, fille, femme à éventuellement aimer) sont des pâles et immobiles redites du premier roman. Psychologiquement, c'est un homme qui fait du surplace, avec une forte tendance à s'apitoyer sur son sort et qui, surtout, peu sûr de lui, semble totalement incapable d'affronter directement la réalité de l'existence. Dans Meurtriers sans visage, Mankell autorisait son héros à picoler plus que de raison pour lui permettre au moins cette confrontation au réel. Par la suite, plus rien... Ni alcool (à l'exception d'une formidable muflée dans La lionne blanche), ni réel... Wallander, quoi qu'il en dise, ne s'épanouit vraiment que dans le vertige de la traque. Je ne suis même pas certain, contrairement à ce que raconte la plupart des critiques qui le traitent de "flic humaniste", qu'il éprouve toujours une véritable compassion pour les victimes.

Enfin et malheureusement, à une ou deux exceptions près, Wallander est confronté au même type d'affaires (un ou des meurtres plus ou moins épouvantables) entraînant des enquêtes et procédures policières quasi-identiques, dans une campagne scanienne où, à part ces assassinats, il ne se passe strictement rien. Dès lors, rien ne ressemble plus à une aventure de Wallander qu'une autre aventure de Wallander, le thème de départ n'ayant finalement qu'assez peu d'importance. Hors son premier roman, la "critique de la société suédoise" à laquelle se prêterait notre auteur est plutôt superficielle, résiduelle, accessoire puisque rien ne nous est livré de la vie, hormis la violence des crimes et la vision très étroite d'un enquêteur incapable de la moindre réflexion politique. Mais affirmer l'existence de cette critique sociale permet aux nombreux fans de Mankell de conférer à l'œuvre une aura de respectabilité dont la plupart des polars se passe pourtant.

 

Je vous laisse juge...

Bibliographie de Mankell


Le cycle des Wallander.


Meurtriers sans visage (parution française : 1994), Mördare utan ansikte (parution en Suède : 1991)

Les Chiens de Riga (2003), Hundarna i Riga (1992)

La Lionne blanche (2004), Den vita lejoninnan (1993)

L'Homme qui souriait (2005), Mannen som log (1994) 

Le Guerrier solitaire (1999), Villospår (1995)

La Cinquième Femme (2000), Den femte kvinnan (1996)

Les Morts de la Saint-Jean (2001), Steget efter (1997)

La Muraille invisible (2002), Brandvägg (1998)

La Pyramide (pas encore traduit), Pyramiden (1999)

Avant le gel (paru le 16 septembre 2005), Innan frosten (2002).

Sans Wallander mais du polar

 

Le Retour du professeur de danse (2006), Danslärarens återkommst (2000)


D'autres romans.


Profondeurs (2004 ; 2008 en français) (Titre original : Djup) Seuil (ISBN 978.2.02.080324.3)

Comédia infantil (2003)

Le Fils du vent (2004) (Titre original : Vindens son)

Tea bag (2001)

Kennedy's brain (2005) (Titre original : Kennedys hjärna)


Le Théatre

Henning Mankell a une autre passion, le théâtre. À dix-sept ans, il écrit déjà des pièces de théâtre et travaille comme assistant à la mise en scène, à vingt ans, il obtient la direction d'une scène en Scanie. En outre, depuis 1996, il dirige à Maputo au Mozambique (où il vit « en alternance » depuis 1985) le Teatro Avenida, seule troupe de théâtre professionnelle du pays, pour laquelle il écrit et met en scène - et où il travaille gratuitement. Ce serait d'ailleurs lors d'un de ses retours en Suède qu'il fut frappé par les changements au pays, les pertes de repères, de solidarité qui caractérisaient le pays natal. Plus présente, la violence l'inquiète et l'auteur s'inspire d'un fait réel pour écrire Le Meurtrier sans visage.

Labyrinten (2000, non traduit en français)

L'Assassin sans scrupules, Hasse Karlsson, dévoile la terrible vérité - comment la femme est morte de froid sur le pont de chemin de fer (L'Arche, 2003)

Jeune chien fou - (non-éditée en France ?)

Ténèbres, parue janvier 2006 aux éditions de l'Arche.

Les Antilopes, parue janvier 2006 aux éditions de l'Arche. Pièce produite début 2006, mise en scène Jean-Pierre Vincent

Quelques liens intéressants.

Découvrir Ystat


http://www.ystad.se/ystadweb.nsf/docsbycodename/turismen


Un site consacré à Wallander


http://www.inspector-wallander.org/



Une interview de Wallander


Le Nouvel Observateur. - Vous vivez depuis plus de vingt ans la moitié de l'année au Mozambique et l'autre en Suède. Vous aimez dire: «J'ai un pied dans la neige, l'autre dans le sable.»


Henning Mankell. - Rien ne m'obligeait à partir en Afrique: c'était un choix intime. A 20 ans, quand j'étais jeune auteur, j'avais la nette impression de rechercher un autre point de vue sur le monde que celui de l'ethnocentrisme européen. C'était il y a très longtemps, en 1972. J'ai débarqué en Guinée-Bissau, à l'époque encore colonie portugaise. Ce fut une expérience initiatique. C'est le même désir qui me pousse toujours à retourner en Afrique: pour avoir une meilleure perspective sur le monde. Je dis souvent que cette expérience africaine a fait de moi un meilleur Européen. C'est aisément explicable. Cette mise à distance me permet de mieux voir le monde - qu'il s'agisse de ma femme, de mon travail ou de ce que je lis dans le journal - et d'en percevoir lucidement le fonctionnement autant que les failles: l'importance persistante pour l'Europe de l'héritage des Lumières et de la Révolution française, mais aussi les problèmes qui se posent à notre continent. Ce que j'ai appris en Afrique m'a permis de devenir une personne meilleure, et donc, je l'espère, de vivre une vie meilleure. Grâce à l'Afrique, j'en sais davantage sur le monde.

N.O. - Un exemple vous vient-il à l'esprit? 


H. Mankell. - Le roman que je viens d'écrire s'appelle «le Chinois». Depuis quelque temps, je suis effrayé de voir comment les Chinois se comportent en Afrique. Ils me font l'effet de nouveaux colonisateurs, ce qui m'est d'autant plus pénible que j'ai grandi dans l'idée que la Chine aidait les pays africains à se libérer. Et si j'ai écrit ce livre, c'est parce que sur ces agissements je sais des choses que l'on ignore généralement. J'ai vu les Chinois à l'œuvre, au Mozambique et ailleurs en  Afrique. La Chine a un problème de surpopulation rurale. Ses 200 millions de paysans ne cessent de s'appauvrir, et un jour ils risquent de se révolter et de «prendre la Bastille», c'est-à-dire de s'attaquer au Parti communiste. Les dirigeants chinois envisagent donc d'exporter le problème et de transplanter en Afrique les paysans les plus pauvres (pas moins de 4 millions d'entre eux!) pour qu'ils y cultivent la terre. C'est une forme terrible de colonisation, et c'est exactement ce qu'ont fait les Portugais autrefois au Mozambique.

On peut faire subir n'importe quoi aux pauvres. Et, bien sûr, les dirigeants du Mozambique tireront de cette politique chinoise un profit financier. Dans les années 1960, pendant mon adolescence, la Chine jouissait d'un immense prestige. Mao était parvenu à nourrir 1 milliard d'habitants. Mon prochain livre a donc aussi pour objet ma propre désillusion. Il y a cinq ans, la Chine a fait une donation au Mozambique, et en a profité pour y envoyer sa propre main-d'œuvre. Une rumeur a bientôt couru selon laquelle ces travailleurs chinois maltraitaient leurs homologues africains déjà sur place, mais le scandale a été étouffé. Cet incident a été pour moi un déclic: je me suis lancé dans des recherches en Chine et en Afrique qui ont abouti à ce livre.


N.O. - Ce n'est pourtant pas le pétrole qui attire les Chinois au Mozambique. 


H. Mankell. - Oui, il n'y a pas de pétrole, mais d'autres matières premières éveillent leur intérêt. La Chine manque de tout, notamment de matières premières. Elle voit aussi un moyen de résoudre ses problèmes en exportant massivement vers le marché africain. Si vous prenez l'avion de Johannesburg à Harare (Zimbabwe), vous constaterez que presque tous les passagers sont chinois. Ils sont en train de créer une situation sur laquelle les Africains n'ont aucun contrôle. De même, ils envoient en Algérie des milliers d'ouvriers, qui bien souvent étaient des prisonniers en Chine. Cela aussi, on l'ignore souvent. Ce livre, qui brasse beaucoup de questions, sera publié simultanément dans de nombreux pays en mai prochain, deux mois avant les jeux Olympiques de Pékin.


N.O. - Vous dites:  «Nous savons comment meurent les Africains, mais jamais comment ils vivent.»


H. Mankell. - Chaque fois que je reviens en Europe et que je regarde le journal télévisé, je ne vois que des images de mort. Mais les Africains vivent aussi: ils aiment, luttent, rêvent, travaillent. Et on n'en sait jamais rien. J'essaie donc d'offrir une autre image de l'Afrique que celle, majoritairement négative, véhiculée par les médias, auxquels j'en veux beaucoup. Pourquoi une telle situation? Aujourd'hui, l'Afrique ne représente pas grand-chose pour nous, économiquement et politiquement. Mais on a tort: dans ce contexte de mondialisation, on ne peut pas faire comme si l'Afrique n'existait pas. C'est un vaste malentendu. Et j'espère que les jeunes finiront par se révolter contre cet état de fait.


N.O. -  Quels sont les devoirs de l'Europe envers l'Afrique?


H. Mankell. - Nous devrions d'abord faire en sorte que les Africains soient aussi bien nourris que le reste du monde. Si on demande où se trouve le centre de l'Europe, certains répondront Bruxelles (centre politique de l'Union européenne), Londres (centre économique et financier), Paris ou Berlin (en tant que foyers culturels). Pour moi, le centre symbolique de l'Europe, c'est la petite île de Lampedusa, au sud de l'Italie. Car c'est là qu'échouent chaque jour les cadavres d'immigrants clandestins venus d'Afrique. Je trouve ça dégueulasse [en français dans le texte]. Et ce scandale nous oblige à nous demander: pouvons-nous accepter un tel monde? N'y a-t-il pas un autre moyen d'envisager l'immigration? J'ai un rêve simple: construire un pont entre le Maroc et l'Espagne. Nous savons bien que nous avons besoin de ces immigrants


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