Meurtre peu conventionnel à Billom

Préambule


            Mes mains tremblaient. Pour la première fois, j'allais lire ce que personne n'avait lu. Enfin j'avais probablement découvert un manuscrit inédit. Moi, le modeste artisan de l'histoire, le laboureure infatiguable des registres paroissiaux et autres sources de l'histoire locale, j'éprouvais la fabuleuse sensation du découvreur, comme aurait dit le regretté Georges Duby, le « plaisir de la défloration ». Jusqu'à ce jour, j'avais été condamné aux documents de seconde main et voilà que le hasard m'offrait « L'histoire authentique et secrète de la chute du tyran ». Ce manuscrit avait atterri dans mes mains par des voies détournées. Il était l'oeuvre d'un médecin billomois, Yves Advinent. Sa rédaction avait été achevée le 22 may 1804. Je n'avais pas de doute sur l'authenticité du personnage puisque je l'avais maintes fois rencontré au cours de mes recherches. Je passais deux jours à le déchiffrer. Au bout de ce voyage, j'ai compris que je ne pouvais conserver égoïstement cette fabuleuse histoire. Voici donc cher lecteur les terribles secrets que ce document recèlent sur la « grande » et « petite » histoire. Je n'ai pas modifié la trame du récit. Je me suis contenté de la rendre audible par les lecteurs d'aujourd'hui et d'éclairer les événements avec ce que l'histoire nous a appris.

Les acteurs réels ou imaginaires sont tous ici. La narration peut commencer, chacun pourra y démêler le vrai du faux, peut être était-ce là le souhait de notre bon docteur.

 



La journée s'annonçait belle à Billom ce 12 juillet 1784. Pourtant Robert n'arrivait pas à goûter ce petit matin, comme seule l'Auvergne sait en produire, un peu frais, mais une petite ceinture de nuages autour du Puy-de-Dôme annonçait une vraie belle journée d'été. Le vacarme de la rue l'avait réveillé tôt. Les plaisanteries fusaient d'échoppes en échoppes, les commères s'interpelaient à grands cris. Sur chaque voix, il pouvait mettre un visage. Marie Fournier la femme du boulanger, voisin immédiat maintenait l'ordre dans sa boutique et dans la queue qui se formait. Sa tâche était d'autant plus ardue que la nouvelle récolte de blé n'était pas encore prête et à cette période les prix grimpaient. Elle devait sans cesse argumenter avec les clients. Brutalement le ton monta.

« Dix sous pour le pain de deux livres » s'écriait-Marie Dubourg

« Tu sais combien je paie la farine ? »

« Oui mais tu rajoutes combien ?

« Tu crois qu'on est des malhonnêtes ? »

«Dans le pain d'hier, il y avait plus de son que de farine blanche »

Robert perdit les suites de la querelle, les disputes à propos de la qualité du pain étaient quotidiennes. L'odeur de la fournée cuite par Mathieu Fournier fut couverte par celle moins agréable de la corne brûlée. Car en face, Gilbert Bourgis, le maréchal-ferrand, ferrait le cheval de François Chavarot. Le bruit du marteau qui finissait de fixer le fer envahissait la maison.

Plus bas, en direction de l'Angaud, les bruits devenaient plus confus. Les chocs sourds du marteau du cordonnier se mêlaient au clic-clac du métier du tisserand. Quand il fermait les yeux, la rue lui montait au visage. La face rougeaude de la solide Marie Bourgis croisait la pâle figure de Marguerite Lavelle, la femme de l'apothicaire. La nature n'était décidément pas avare de surprises, puisque la première n'était toujours pas mère après trois années de mariage alors que la seconde enchaînait les grossesses à un rythme régulier. Elle semblait tellement fragile que tout le quartier se demandait par quel miracle elle se relevait de ce nouvel accouchement. Les éclats bruyants et joyeux de la rue agaçaient même cet homme qui allait vivre un des jours les plus pénibles de son existence.

Seul au coin de la grande pièce qui lui servait de réception, Robert se sentait triste et las.

Triste parce que ce soir il serait seul, Guillaume serait parti. Oui, ce Guillaume, son fils unique allait réaliser le rêve de leurs deux vies. Le dernier héritier  de plusieurs générations de « Trincard » marchand-drapier allait trouver une aventure à sa mesure. Les Trincards allaient investir l'Amérique. Une partie du capital méticuleusement accumulé par des générations de négociants était sur le point de financer de plus vastes projets dans ces terres nouvelles. Oui Robert aurait aimé le connaître ce pays. Mais l'âge, un peu la peur de l'inconnu et puis surtout la nostalgie qu'il aurait de ses vieux amis, l'empêchaient d'entreprendre ce voyage.

Mais à aucun moment, il n'avait songé à décourager Guillaume, bien que cela lui coûtât plus qu'il ne voulait bien l'avouer.

Au fond, cette détermination était bien compréhensible. Car les Amériques constituaient depuis longtemps un des sujets favoris de discussion du petit cercle billomois des « amis de la Liberté ». Très tôt, le vent d'Amérique y avait soufflé.

On s'était extasié sur le courage des Insurgeants qui bravaient l'orgueilleuse Angleterre. On avait suivi avec passion la stratégie de Washington, les exploits de Lafayette, le glorieux voisin.

Dans ce petit cénacle, on discutait ardemment des « libertés ». Tous, le notaire, le médecin, l'apothicaire et les commerçants avaient lu les philosophes. « Voltairiens » s'opposaient parfois aux « Rousseauistes ». Mais tous pensaient le changement « inéluctable ». Le royaume de France si puissant fut-il ne pouvait être gouverné encore longtemps par une caste, chaque jour de plus en plus éloignée du « peuple ». Un jour ou l'autre le souffle de liberté reviendrait d'Amérique, même si personne ne pensait à un ouragan.

Alors, bien qu'elle l'attristât, Robert ne pouvait qu'accepter la décision de Guillaume. Souffrance d'autant plus forte qu'à cinquante ans passés, il était déjà un vieil homme et l'espoir de vivre jusqu'au retour de son fils était bien mince.

Ce rêve d'Amérique avait mûri lentement chez Guillaume. Les échanges épistolaires avec Jean Brunel, armateur à Bordeaux avaient probablement contribué à l'alimenter. Celui-ci prenait en charge les étoffes des Trincards à destination des terres nouvelles.

Ce commerce était né d'une sollicitation de l'armateur. Au début de la guerre d'indépendance, il avait vu qu'il faudrait bien équiper cette nouvelle armée. Les étoffes que commerçait Robert n'avaient pas la finesse des tissages du Nord du Royaume. C'était une toile faite pour habiller les habitants d'un pays rude, et pour qui les habits sont d'abord faits pour se vêtir et durer le plus longtemps possible. Il n'était d'ailleurs pas rare que les vêtements figurent en bonne place dans les testaments des billomois, et pas seulement dans ceux des plus pauvres.

Mais cette étoffe était bien faite pour habiller les va-nu-pieds qui allaient devenir les soldats de l'Union. Jean Brunel avait sollicité Robert dans un double but. D'abord lui fournir une quantité suffisante d'étoffe et ensuite user de son réseau de relations avec le clan « Lafayette » pour devenir les fournisseurs privilégiés des soldats de l'Union. L'entregent et le sens du commerce de Robert firent merveille. En moins de trois mois, il réussit à faire converger vers Bordeaux un chargement suffisant pour compléter l'armement d'un navire. Il avait su nouer des relations de confiance avec nombre de petits tisserands disséminés dans toute la Basse-Auvergne. N'hésitant pas à battre la campagne lorsqu'un marché de cette importance était en jeu, il sut habilement jouer sur sa réputation de commerçant de confiance. De plus, parmi ses amis figurait en bonne place un des tous premiers créanciers de M de Lafayette, il n'eut donc aucun mal à obtenir une intervention décisive de Benjamin Franklin, l'ambassadeur des insurgents. Les deux compères n'eurent qu'à se féliciter de leur collaboration. Les bénéfices, soigneusement investis, arrondirent encore un peu plus le patrimoine des Trincard, si bien que Guillaume disposait de solides arrières pour se lancer dans l'aventure américaine.

Négocier, commercer constituaient en quelque sorte l'héritage « culturel » des Trincards. La fortune accumulée leur aurait largement permis de s'acheter un office et d'accéder à la noblesse, mais non commerçants ils étaient, commerçants ils semblaient vouloir rester. Les espaces qui s'ouvraient dans les « terres nouvelle » offraient une occasion inespérée de satisfaire ce goût d'entreprendre. L'idée de Guillaume était d'acquérir le maximum de terres pour se lancer dans la culture du coton promis un jour à un grand avenir. Les bateaux de Jean Brunel pourraient transporter une matière première de qualité que s'arracheraient les filatures.

Bien sûr les Trincards éprouvaient quelques scrupules envers le trajet qu'empruntaient les bateaux de leur ami. Les esclaves dans les cales, les sordides transactions avec les caïds de la côte africaine auraient probablement horrifié les Trincards. Mais, il faudrait encore quelques années pour que les « amis » de la liberté pensent au sort des esclaves.

Le départ de Guillaume avait été précédé par un passage chez le notaire Huguet le 10 juillet. Robert lui avait dicté son testament. Sous réserve de quelques dispositions particulières, Guillaume était l'unique héritier. Yves Advinent, médecin à Billom avait été témoin de l'acte.

L'aventure américaine était dotée d'un capital avoisinant les deux cent mille livres.

Un bateau de Jean Brunel devant appareiller pour Savannah le 30 de ce mois, il embarquerait Guillaume. Il voyagerait seul à cheval, une malle d'effets ayant déjà quitté Billom.


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