Meurtre peu conventionnel à Saint-Etienne

Marius Verdier pédalait lourdement. Les pavés de la rue Beaubrun lui secouaient les côtes, le sac de la portion lui battait le flan. Il faisait encore sombre, le mois de mars 36 attendait encore le printemps. Pourtant, il n'avait pas intérêt à lambiner, la cage ne l'attendrait pas. Le mois dernier, son pneu avant avait crevé en arrivant rue Tarentaize. Quand il atteignit le carreau, elle était partie depuis dix minutes. Sa journée avait été perdue, 30 francs en moins sur la paye. Heureusement Victor, le boucher, le connaissait. Sinon, ils auraient été obligés de finir le mois avec des patates. Antoinette était une ménagère irréprochable, mais aux trois galapiats de la maison, il fallait pas leur en promettre. Il en était fier de ses trois garçons ! Aucun des trois ne descendrait à la mine. Robert, l'aîné, était en apprentissage chez Louis, il serait électricien. Pour sûr, un métier d'avenir. Le deuxième, Georges, allait sur son certif cette année. Depuis son plus jeune âge, il avait usé ses fonds de culottes et noirci ses chemises chez Albert l'armurier, pas de souci, c'est là qu'il appendrait son métier. Le coissou[1], Etienne, ne lâchait pas ses livres. Sûr que l'instituteur le pousserait vers l'Ecole Normale. Il en était persuadé, pas un des trois ne descendrait au fond. Non qu'il n'aimât pas sa vie, mais passer plus de quarante heures par semaine sans voir le jour, dans l'humidité et la poussière, c'était un destin qu'il ne souhaitait à personne. Il atteignit les lavabos, ce que les journaleux appelaient la « salle des pendus ». Fidèle à ses habitudes, son ami Christo n'était pas arrivé. Ah cui-ci, il était pas pressé. Comme il passait la plupart de ses soirées avec les baveux[2] du soleil, il se levait à la dernière minute. Plus d'une fois, il était arrivé quand toute l'équipe était déjà dans la cage. Marius enfila son caleçon et ses bottes, jeta un dernier coup d'œil sur le carreau, pas de Christo. S'il manquait encore la cage aujourd'hui, il risquait gros, il avait été averti à de nombreuses reprises. Sa réputation de « bon » ouvrier l'avait sauvé plusieurs fois du pire. Marius espérait que ce ne serait pas un coup de trop ! Il rentra dans la cage, toute l'équipe l'attendait. Le chef grogna, il manquait un sacré piqueur. L'absence de Christo contrariait Marius. Depuis plus de trois ans, ils faisaient équipe. Christo l'avait convaincu de venir au syndicat. Il en avait mis du temps à payer sa cotisation, lui le fils de paysan de Saint-Just-Malmont. Il était arrivé à Saint-Etienne, content d'avoir pu rentrer à la mine. De toute façon, il était le troisième garçon et soit c'était la mine, soit c'était valet de ferme payé avec une fronde. Christo parlait bien. Il avait refait ou plutôt fait son éducation politique. Il lui avait expliqué pourquoi il fallait se battre contre les fascistes. Comment la crise n'était pas une fatalité et que ce n'était pas par bonté d'âme que les patrons lui donnaient du travail ! Ensemble, ils étaient allés le 14 juillet 35 prêter serment de vaincre le fascisme. Il y a un mois, ils n'avaient pas manqué le meeting de Cachin et Frachon. Maintenant, il en était sûr, le Front populaire allait gagner et leurs vies allaient changer. Les camarades espagnols avaient ouvert la voie, les Français allaient les imiter.

Bien que la nuit eût été courte, Christo s'était levé à l'heure. La soirée de la veille n'avait pas mal commencé. Il avait passé deux bonnes heures à jouer à la belote chez Marcel, à côté de l'Eglise Sainte-Barbe, avec ses habituels compagnons. Ils avaient pas craché sur le canon. Ils commençaient à être bien éméchés quand trois jeunes pagnots étaient venus les taquiner. Ces trois voyous faisaient parti de ces bandes qui écumaient la ville. Moitié liguards, moitié truands, ils avaient, ce soir-là, jeté leur dévolu sur le « Bon coin ».  Armés de gourdins, ils avaient la ferme intention d'en découdre avec la racaille. Christo et ses copains étaient trop saouls pour s'opposer aux gaillards. Marcel avait réussi à les faire filer par la porte de derrière. Il était à peine deux heures quand il avait rejoint son gourbi. Même si la nuit avait été courte, il avait réussi, pensait-il, à se lever assez tôt pour prendre la cage. Las, le voyage s'était révélé plus long que prévu. En arrivant à la cime de la rue Michel Rondet, quasi à l'angle de la rue Tarentaize, il vit une forme d'apparence humaine posée à moitié en travers du trottoir. Il se dit qu'une fois de plus le père Ronche avait abusé de la bouteille. Joseph Ronche était une figure du carreau de Couriot. Il avait passé la soixantaine. Après plus de vingt cinq ans passés au fond, ses poumons endurcis par la silice ne lui laissaient guère espérer une longue survie. Alors on l'avait mis au lavabo, de nuit. Comme elles étaient longues ces putains de nuit, il ne savait pas résister à la bouteille. Plus d'une fois, les copains l'avaient tiré du fossé pour le conduire chez la Mariette qui l'hébergeait dans sa soupente.

-          Zut, se dit Christo, le vieux va pas me mettre en avance !

Il appuya le vélo contre le mur.

-          Hé Père Ronche !! faut pas dormir ici, vous allez attraper la mort !

S'approchant un peu, Christo ne perçut aucun des ronflements qui accompagnaient les habituelles cuches[3] du Père Ronche. Christo ne fut pas long à se rendre compte qu'il ne soutenait plus qu'un cadavre encore tiède. L'homme qui venait de rendre l'âme ne ressemblait en rien au père Ronche. Il était vêtu comme un bourgeois, costume trois pièces de bonne coupe, chemise de soie, chaussures vernies. Christo jeta un regard apeuré aux alentours. Pas âme qui vive dans la rue Michel Rondet, quelques points rouges sautillant dans la rue Tarentaize indiquaient que les derniers mineurs du poste du matin arrivaient aux lavabos. L'homme qu'il tenait dans ses bras n'était pas mort d'une crise cardiaque. Son gilet était trempé de sang et l'échancrure de sa chemise ne devait rien à un coup de ciseau maladroit de la couturière. Christo n'était pas un voyou, mais il n'avait pas d'atome crochu avec la poulaille et les pandores ne faisaient pas partie de ses amis. Jamais on ne l'avait surpris à provoquer la moindre violence. S'il avait fini quelques nuits au poste, on ne pouvait lui imputer le moindre départ de bagarre, il n'avait toujours fait que se défendre. En revanche, il ne se cachait pas d'être un meneur, il ne supportait l'injustice, le mépris ou l'arrogance des chefs petits ou grands. Le mineur mis à pied pour rien, le blessé qu'on voulait faire travailler trouvaient avec lui un défenseur immédiat. Un peu marginal, la police le tenait pour un anar. Alors, si les flics pouvaient le mêler à une histoire louche, ils ne s'en priveraient pas. Aucun doute, le salut était dans la fuite. Après dix secondes d'hésitation, et un nouveau coup d'œil alentours, il reprit le vélo. Malgré le froid, il était trempé de chaud.  Arrivé vers la place Grenette, il fit un arrêt sous un réverbère. La lueur blafarde lui suffit pour apercevoir sa chemise et sa ceinture de flanelle maculées de sang. Pas question de se montrer dans cet état, s'il avait une première chose à faire, c'était de se débarrasser de cet accoutrement. Il prit rapidement l'avenue du Président Faure. Comme il avait commencé sa carrière à Verpilleux, il n'avait jamais quitté son quartier du Soleil. Il était resté fidèle à la mère Conti qui lui louait deux pièces rue Tiblier Verne. Il lui faudrait faire preuve de prudence, la vieille n'avait rien d'autre à faire qu'à apincher[4] ceux qui rentraient dans la cour. Malgré ses quatre vingts ans passés, elle serait capable de voir l'état de ses vêtements. Par chance, elle semblait encore ronfler, Christo ne vit pas de lumière. Son cœur battait la chamade. Tel un voleur, il se faufila dans la cour, guettant tous les endroits  d'où pouvait surgir un regard. Rassuré par une première inspection, il escalada les quelques escaliers qui débouchaient sur son « chez lui ». Son « chez lui », c'était une pièce mal chauffée, il vendait ses « bons de charbon ». Une table de bois bancale, deux  chaises et un lit de fer  dont la mère Conti consentait à laver les draps quand il lui avait cassé son bois suffisaient à son confort. Par chance, le mois passé, il avait acheté deux mauvaises chemises au marché des Ursules. Il se changea rapidement se demandant comment il pourrait bien se débarrasser de cette chemise et de cette maudite ceinture.

Christo n'était sûrement pas arrivé à Chateaucreux quand l'attroupement s'était formé rue Michel Rondet.  D'abord c'était Claudius Laval qui s'était arrêté. Il descendait au marché de Jacquard, la carriole bien garnie de fromages, œufs, patates, porots[5]. Son cheval ne lui avait pas laissé le choix, tel un animal de cirque. Claudius réussit à lui faire faire un écart pour éviter l'homme qui gisait à moitié sur la rue. Il descendit de son char à banc en pestant contre ce maudit ivrogne qui lui faisait perdre son temps. Comme Christo, il ne fut pas long à se rendre compte qu'en fait d'ivrogne, il s'agissait d'un cadavre. Après avoir attaché  Balthazar au réverbère, il alla secouer la porte du buraliste installé vingt mètres plus bas. Dix minutes après, pas moins de dix commères se pressaient autour du cadavre. Il fallut toute l'autorité de Marcel le garde municipal qui officiait place Jacquard pour empêcher que l'on bousculât le cadavre. Enfin, à 6h30, on réveilla le commissaire Marin.



[1] Dernier-né de la famille

[2] Joueur de sabarcane

[3] Saoulerie

[4] Epier sans curiosité, juste pour savoir ce qui se passe

[5] Poireaux

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