
Comme dit mon éditeur, "né dans une grande famille stéphanoise de mineurs", et il a raison. C'est vrai que c'était il y a déjà longtemps.......... Mais bon, la mine Saint-Etienne et les paysans
c'est un peu ma marque de fabrique et je n'en suis pas peu fier! Pour le reste, je suis venu sur le tard à l'écriture. Je n'essaye pas de savoir si c'est une vocation tardive ou une envie
refoulée. Je pense que j'ai toujours eu envie de raconter des histoires. Alors, pourquoi pas devenir auteur de polars!!! Mais assez parlé de moi, en route vers mes bouquins. C'est parti pour des
promenades à Saint-Etienne, Libourne, Billom, Saint-Mihiel,sous les verrières mystérieuses de la Gare de Lyon ou les hangars de chez Latécoère

La journée lui avait paru longue. Mais maintenant, chaque heure semblait compter double. Dans neuf jours, peut-être dix, elle serait soulagée. Si le docteur avait dit vrai, le bébé serait là pour le 1er mai. Elle était quand même inquiète. Cette fête du travail 1961 ne s'annonçait pas banale. Les rues de Paris seraient sans doute envahies de manifestants. Aurait-elle le temps d'arriver à Necker dans les délais. Au milieu des cauchemars, qui la torturaient depuis quelques jours, elle se voyait accoucher dans le taxi, au bout de la rue Saint-Antoine. Toute la journée, son transistor était resté allumé. Elle ne comprenait pas trop ces histoires de militaires[1]-- qui s'en prenaient au Général. En tout cas, elle était soulagée que son Paul ne fût en Algérie. Il était rentré à la fin de 1959 et ils s'étaient mariés en février 60. Il ne parlait guère de ces deux années, qu'elle avait vécu comme un enfer. Il était revenu plus taciturne, du moins dans les débuts. Le bébé s'était annoncé très vite, il avait aussitôt retrouvé sa joie de vivre. Elle fut même surprise de le voir prendre autant au sérieux son rôle de futur père. Lui, qui fuyait les magasins, l'avait accompagnée à la Samaritaine pour choisir le lit, le landau et le linge. Heureusement, la direction faisait des prix à ses vendeuses. Ils n'étaient pas malheureux, les « bons » mois, ils vivaient à l'aise. Sans faire de folie, ils arrivaient à s'offrir de menus plaisirs. Une séance de cinéma, elle aurait voulu revoir dix fois « La bride sur le cou [2]- », un petit salé aux lentilles à la brasserie Dauphine, suffisaient à leur bonheur. Le mois dernier, ils avaient acheté un tourne-disque, pour l'instant, ils n'avaient que quatre quarante-cinq tours, « Souvenirs, souvenirs » était souvent au programme. Leur deux-pièces du Boulevard Richard Lenoir allait devenir un peu étroit, ils n'avaient pas eu le temps de chercher un logement plus grand. Surtout, Paul n'avait pas voulu s'éloigner du Quai des Orfèvres. À vingt-cinq ans, il faisait partie des espoirs de la prestigieuse Brigade Criminelle. La face cachée du prestige était faite d'incertitude et d'angoisse. Quand il la quittait le matin, elle ne savait jamais l'heure de son retour. Chaque jour, elle avait plus de mal à cacher son inquiétude. Le FLN[3] s'en prenait de plus en plus fréquemment aux policiers. Tout se mélangeait dans sa tête. Elle aurait donné toutes les Algéries pour garder son Paul intact. Après avoir avalé son bol de camomille et feuilleté « Paris-Match », elle s'endormit sachant que dans deux heures peut-être trois, Paul allait se glisser contre elle en murmurant :
- Martine, excuse-moi de te réveiller.
Au 12 du boulevard de Stalingrad à Malakoff, Gisèle avait fermé la porte du pavillon. Elle avait vérifié que Léon, son cheminot de mari, avait bien pris ses clefs. Il aurait dû être-là depuis une bonne heure. Son service s'achevait avec le dernier train de Lyon-Perrache. Elle aussi avait passé l'après-midi, l'oreille collée au transistor. Devant leur pavillon, les voisins s'étaient regroupés l'air anxieux. Tous scrutaient le ciel redoutant de voir apparaître les paras qui s'étaient emparés d'Alger. D'heure en heure son inquiétude montait, si les militaires réussissaient leur coup, elle s'attendait au pire. L'image des soldats maintenant l'ordre la renvoyait aux pires souvenirs de sa jeunesse, quand les uniformes vert-de-gris battaient le pavé parisien. À sept heures et demie, elle avait avalé sa soupe sans grand appétit. Puis, elle s'était installée dans son vieux fauteuil, face à la télévision. Le discours du Général l'avait un peu rassuré. Avec un homme de cette trempe, le « quarteron »[4] - n'était pas encore à l'Elysée. Bien sûr, elle était encore anxieuse pour ses deux hommes, elle était persuadée que Léon, son mari, n'était pas près de rentrer. Syndicaliste actif, ancien résistant, il n'était pas homme à rentrer se coucher si la République était en danger. Dans le petit local enfumé de la CGT, la discussion allait être chaude. Enfin, peut-être que vers minuit, elle entendrait grincer la vieille serrure. Pour Henri, son fils, elle était encore plus paniquée. Jusqu'au début de l'année, la guerre d'Algérie lui avait paru lointaine. Bien sûr, elle avait vu quelques scènes d'horreur dans Paris, une bombe par-ci, une fusillade par-là, mais elle imaginait encore que ça ne concernait que quelques colons et quelques paras. Puis quand Henri avait reçu sa feuille de route qui l'expédiait du côté de Blida, la panique l'avait envahi. Elle l'imaginait pris dans des embuscades de fellagas forcément féroces. Elle sursautait au moindre coup frappé à la porte, comme si celui qui arrivait était forcément porteur de la mauvaise nouvelle. Où était-il ce soir ? Marchait-il sur Alger avec les militaires factieux, était-il en prison pour refus d'obéissance ? En attendant, « Topaze » que la télé avait remontré lui avait aidé à passer la soirée.
[1] Le 22 avril 1961, un groupe de généraux avait tenté de prendre le pouvoir à Alger pour s'opposer à la politique de De Gaulle.
[2] De Roger Vadim, avec BB et une toute jeune débutante : Mireille Darc
[3] Front de libération National algérien, déclencheur de la guerre d'indépendance.
[4] Le 23 avril 1961, le Général de Gaulle avait fustigé les généraux putschistes en parlant d'un « quarteron de généraux en retraite », quarteron au sens de petit, quart cent .