
Comme dit mon éditeur, "né dans une grande famille stéphanoise de mineurs", et il a raison. C'est vrai que c'était il y a déjà longtemps.......... Mais bon, la mine Saint-Etienne et les paysans
c'est un peu ma marque de fabrique et je n'en suis pas peu fier! Pour le reste, je suis venu sur le tard à l'écriture. Je n'essaye pas de savoir si c'est une vocation tardive ou une envie
refoulée. Je pense que j'ai toujours eu envie de raconter des histoires. Alors, pourquoi pas devenir auteur de polars!!! Mais assez parlé de moi, en route vers mes bouquins. C'est parti pour des
promenades à Saint-Etienne, Libourne, Billom, Saint-Mihiel,sous les verrières mystérieuses de la Gare de Lyon ou les hangars de chez Latécoère

L’été n’était pas si loin et pourtant la brume avait du mal à s’échapper des bords de l’Isle. Malgré la panique ambiante, Jean-Marie n’était pas disposé à renoncer à sa partie de pêche. Depuis près de dix mois, la guerre était venue percuter la vie de ce paisible facteur retraité. A l’automne 39[1], il avait vu la ville traversée par ces gens déplacés de Lorraine ou d’Alsace. Il avait regardé d’un œil soupçonneux ces hommes et ces femmes qui parlaient mieux allemand que français. Dans le tumulte de l’évacuation, trois familles de Breistroff-la-Grande s’étaient installées dans les faubourgs de la ville, faute d’avoir pu rejoindre le village qu’on leur avait assigné. Le temps aidant, certains avaient appris à les connaître, elles faisaient maintenant partie du folklore. Après l’évacuation organisée, était survenue la fuite. Dès que les Allemands s’étaient approchés de Paris, la peur avait envahi le pays. On fuyait les combats et plus encore le Boche. On redoutait la soldatesque, les menaces d’humiliation, les viols. L’image de l’Allemand fanatisé, attisé par une propagande haineuse, remontait des souvenirs des précédents combats. Depuis quatre ou cinq jours, la ville assistait, impuissante, au défilé des Parisiens et autres Nordistes qui fuyaient les colonnes allemandes. Cette pitoyable file de familles entassées dans des Juvaquatres, des Rosalies ou des Tractions avançait sans but. Les valises éventrées cohabitaient avec les enfants affamés. Les quelques centaines, qui avaient atteint Libourne, n’étaient pas parmi les plus déshérités. Au moins possédaient-ils une automobile ! La plupart de ceux, qui avaient fuit la Champagne ou la Seine-et-Oise, étaient partis à bicyclette, à moto ou à pied et n’avaient pas dépassé les ponts de la Loire. La débandade respectait l’ordre social. Jean-Marie avait perdu quatre années de sa vie dans les tranchées de Meuse. Il ne comprenait pas ce nouveau déchaînement d’obus et de mitraille. Les individus qui l’avaient déclenché n’avaient sûrement pas connu l’enfer. Le soleil avait fini par vaincre la brume, tirant Jean-Marie de sa rêverie. Il leva les yeux pour suivre le courant de la rivière. Le regard exercé du pêcheur repérait les calmes et les remous. Il eut tôt fait de localiser ce qui lui semblait un endroit propice. A vingt mètres en aval de son eldorado, il aperçut un paquet tournoyant dans le faible courant. Il pensa tout d’abord que le sens civique se perdait et que l’on jetait n’importe quoi dans les rivières. Mu par la curiosité, il s’approcha de la chose.
- Nom de Dieu s’écriât-il pour lui-même, c’est un macchabée.
Effectivement, un homme mort flirtait avec les rives de l’Isle. Il dérivait lentement mais inexorablement. Si personne ne le captait, il allait rejoindre la Dordogne et qui sait ? Finir dans l’Atlantique. Jean-Marie décida d’agir vite. Sa canne à pêche ne pouvait lui être d’aucun secours, elle était montée pour la gatte[2] ! Son œil averti jaugea rapidement la profondeur de la rivière. L’eau lui rentrerait quand même dans les bottes. Après quelques minutes d’effort, pataugeant dans l’eau qui lui taquinait les genoux, il parvint à pousser le corps sur la berge. Pas besoin de connaissances médicales pour être sûr que l’homme était mort. Costume trois pièces bien taillé, chemise de soie, Jean-Marie comprit qu’il avait à faire à un « Monsieur ». Le visage était méconnaissable. Quelques écrevisses avaient commencé à en faire leur repas. Seuls les cheveux argentés restaient quasi intacts, il devait friser la soixantaine. Jean-Marie se garda de le toucher davantage et préféra remonter chercher du secours. A bord du pré qui surplombait légèrement la berge, il aperçut une C4 occupée par une famille parisienne endormie. Sans ménagement il secoua le conducteur.
- Allez avertir la police, il y a un cadavre au bord de la rivière.
- Mais…
- Faites ce que je vous dis, le commissariat est sur le cours de Tourny, l’homme a peut-être été assassiné.
[1] Dès l’automne 1939, les populations alsaciennes et lorraines proches de la ligne Maginot avaient été évacuées dans le Sud-ouest
[2] Nom libournais de la petite Alose