Meutre peu conventionnel à Toulouse

Un froid glacial enveloppait Strasbourg. Le cœur un peu lourd, j’ai traversé le marché de Noël. L’heure était matinale et peu de chalands se pressaient autour des étals. Au pied de la cathédrale, je me suis laissé happer par l’odeur du vin chaud de la cannelle. En un mois, j’ai vu ma vie bouleversée. Après des années de service en tant qu’inspecteur au commissariat de l’avenue de la Forêt-Noire, j’ai été reçu au concours de commissaire. En haut lieu, on m’a fait comprendre que si je voulais faire une carrière honnête, il valait mieux que je quitte ma ville natale. Même en 1936, la République a du mal à admettre que nous sommes bien français et, hésite à nous confier des responsabilités chez nous. Pour la Toussaint, le préfet m’a fait appeler. La ville de Toulouse se cherchait un commissaire, c’était la chance de ma vie. Je devais la saisir avant le 10 décembre. Comme je n’ai pas de fil à la patte, mes parents sont morts, je suis célibataire endurci, j’ai accepté ce petit défi. Dans le bureau du représentant de la République, j’ai eu droit à un cours de maintien du bon fonctionnaire français. Il me soupçonnait sans doute, d’être une sorte d’Attila mal domestiqué. J’imagine la tête de mes futurs adjoints quand ils ont appris que leur nouveau chef s’appelait Alfred Rörbach. Certains ont peut-être acheté un dictionnaire franco-allemand ! Hier soir, mon équipe m’a invité dans notre winstub préféré. On a longuement abusé de la flamenkuche la meilleure de la ville, et du Riesling. Après deux ou trois verres de prunelle, on a entonné « Der Hans im Schnokeloch [1]- ». Il était près de trois heures du matin quand j’ai regagné mon garni de la rue du fossé des Tanneurs.

Vers sept heures, comme d’habitude, ma logeuse est arrivée avec un bol de café fumant. Cette vieille amie de ma mère m’a hébergé presque sans interruption depuis mon entrée au lycée. Mais parents exploitaient une ferme à Ergersheim, Il n’avait pas été question de pensionnat. Augustine, originaire du même village tenait cette pension de famille. Elle m’avait accueilli comme un fils. Devenu inspecteur et, toujours célibataire, je ne me suis pas donné la peine de chercher un appartement. Je suis resté chez Augustine. Ce matin, nous mettons fin à presque 15 ans de vie commune. Les yeux mi-clos, elle murmura.

            - Tu sais petit, j’approche les 80, si tu ne reviens pas vite !

J’ai écourté les adieux pour ne pas essuyer quelques larmes. Et voilà comment je me suis retrouvé au milieu de la place Kléber, avec ma vieille valise, en route pour la gare. Mon train partait vers 10 heures, j’avais encore un peu de temps pour savourer la ville. Si j’avais accepté tous les « Bredeles [2]- » que l’on me tendait, j’aurais eu besoin d’une deuxième mallette. Après un dernier verre de « Schutzenberger », j’ai rejoint le quai de départ pour Paris. Quand le contrôleur a fermé les portes, j’ai eu un pincement au cœur, de courte durée. Après tout, à 30 ans, il est temps de prendre son envol. Au cours du voyage, le sommeil m’a gagné. J’ai entrouvert les yeux à Metz. Je me suis définitivement réveillé sous les entrepôts lépreux de Pantin.

Vers 18 heures, le convoi a pris sa place sur un quai de la Gare de l’Est. Paris ne m’était pas totalement inconnue, j’avais passé quelques mois au commissariat du neuvième, il y a une dizaine d’années. Pour un provincial, je ne garde pas mauvais souvenir de cette période. J’en ai même un peu de nostalgie. J’aimais bien ces minuscules bistrots de quartier dans lesquels le patron, fort en gueule, tutoie ses clients et vante sans relâche les vertus de son muscadet. Ce court séjour m’a permis de rencontrer Jules Clément [3]avec qui j’ai noué de solides liens d’amitié. Il est aujourd’hui commissaire à Libourne, cette présence rassurante, pas si loin de Toulouse, n’a pas été sans influence sur mon choix. Ma chambre était réservée à l’hôtel de Mulhouse. Après avoir retiré mes bottines, je me suis allongé un moment pour me plonger dans les journaux du jour, achetés sur le boulevard de Strasbourg. Fidèle à mon habitude, je m’étais offert un échantillon de toutes les tendances. La guerre d’Espagne[4] s’était invitée à la Une. Blum n’avait pas besoin de cette nouvelle catastrophe. Tous ceux qui n’avaient pas digéré qu’un juif dirigea le pays espéraient que l’armée suivrait l’exemple des généraux espagnols. Dans son gouvernement, on se divisait. Noël 36 serait bien loin du 1er mai et pas seulement à cause de la saison. Vers 20 heures, je suis parti à la recherche d’un restaurant. J’ai délaissé les « Armes de Colmar » au profit d’une modeste auberge qui affichait « spécialités du Sud-Ouest ». Il était temps pour moi de découvrir une nouvelle cuisine.

Bien loin des frimas alsaciens, à Dakar, il était six heures de matin quand Guillaumet fut réveillé par le vrombissement des moteurs de la « Croix du Sud ». Pourtant, deux heures plus tôt, Mermoz avait réussi un décollage parfait. Le « Laté » s’était lentement arraché des eaux de la baie en direction des îles du Cap-Vert. Il ne s’était pas écoulé plus d’une heure quand l’équipage s’était rendu compte que l’hélice de l’un des moteurs arrière droits refusait de monter en régime. De mauvaise grâce, « Le Grand » avait décidé de faire demi-tour sur Dakar. Habillé à la hâte, Guillaumet vit l’hydravion qui se posait lourdement. Malice du destin, ce jour-là aucun autre coucou n’était en état de reprendre l’air. Mermoz ne décolérait pas, cigarette au bec, il arpentait le ponton. Rapidement il décida, le courrier ne pouvait attendre. On allait réparer la  « Croix du Sud ». Lavidalie, le mécano connaissait son affaire. Il démonta rapidement la casserole d’hélice et retira le capot frontal. Il fut effaré par sa découverte, tout baignait dans l’huile. Le visage fermé, il se retourna vers le pilote.

            - On est dans la merde, il faut changer le réducteur.

Le « Grand » apostropha Guillaumet.

            - Tu as ce qu’il faut à l’atelier ?

Coup de chance ? On en trouva un qui n’avait pas encore été réexpédié en métropole. Sans affolement, on s’affairait autour des moteurs. Lavidalie, à l’aide d’un mécano de la base procéda au changement voulu. Moins de trois quarts d’heure après le retour de la « Croix du Sud », Lavidalie referma le capot.


            - Ça gaze Monsieur Mermoz.

Soulagé, « Le Grand » jeta son mégot dans les eaux saumâtres de l’hydrobase.

            - Vite, ne perdons plus de temps.

À 6 h 53, la nuit s’estompait lentement. La « Croix du Sud » remit les gaz face à l’ouest, face à la nuit. Pour la seconde fois, il s’arracha de la mer calme aux reflets verdâtres. Guillaumet frissonna. Était-ce l’effet de la brise marine qui s’agite au lever du jour ou la sensation d’un sinistre pressentiment ?

 



[1] Chanson traditionnelle alsacienne « Jean  du trou à moustiques », pour les Français de l’intérieur.

[2] Biscuits de Noël alsaciens.

[3] Voir Meurtre peu conventionnel à Libourne.

[4] La guerre civile espagnole avait éclaté en juillet 36.

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