Partager l'article ! Descente aux enfers (28): Episode 28 - C’est la nouveau ...
Pierre Mazet : Un bouquet de polars
Voilà, mon neuvième roman vient d’être publié ! La série des « Meurtres peu conventionnels » s’est arrêtée, elle était née un peu par hasard. Une nouvelle a vu le jour d’an dernier avec Pavés et poignards » qui inaugurait une trilogie autour des rêves et de dérives mai 68. Le deuxième «Du plomb dans les spaghetti » nous replonge dans l’Italie des années de plomb, durant lesquelles les Brigades Rouges ont apeuré l’Europe entière. Le troisième est en route, pour l’instant le titre est encore un secret d’Etat. En attendant, je vous retrouverai en septembre pour un nouveau feuilleton.
Episode 28
- C’est la nouveauté ou le roman qui vous barbe ?
- Non, Georges Pérec.
- Ah ! Vous aussi !
En fait, il n’avait jamais ouvert un de ses livres.
- Alors vous draguez ?
- Pas du tout, j’arrive pour le discours ;
- Juste à la fin !
- Oui, je suis le maire. On se voit au cocktail ?
Il s’était approché d’elle, un verre de jus d’orange à la main ;
- Vous n’avez rien de plus corsé ?
Pris comme un enfant en faute, il bredouilla :
- Whisky, Vodka, Gin, Champagne ?
- Allons-y pour le premier.
Tant que Georges Pérec agglutinait les invités, il pouvait poursuivre la conversation sans provoquer les commérages. En dix minutes, il avait eu le temps d’apprendre qu’elle était ancienne étudiante de Jean-Marie. Elle était maintenant traductrice « Free Lance ». Elle passait un tiers de sa vie à tenter de rendre intelligible en français des notices techniques rédigées dans un anglais petit nègre, un autre à traduire des romans d’auteurs inconnus. Le troisième tiers était libre. Firmin comprit d’emblée qu’il pouvait aisément combler ce vide. L’arrivée de Jean-Marie interrompit le tête-à-tête.
- Alors Monsieur le Maire, on fait du charme à mes étudiantes ? Méfiez-vous Virginie, cet homme est diabolique !
A défaut de sortilège, un étrange flux était passé. Avant de tourner les talons, Virginie lui tendit sa carte.
- Tenez Monsieur le Maire, si vous avez besoin des services d’une traductrice.
Firmin se retourna vers un Jean-Marie hilare.
- Alors, c’est déjà le démon de midi ?
- Parle pour toi, Monsieur le professeur.
- Moi, je suis marié. Je n’ai pas la liberté de courir derrière tous les jupons qui passent !
L’arrivée d’un plateau chargé de coupes de Champagne rompit la conversation. Firmin avait discrètement glissé la carte dans la poche de son veston. Il résista trois jours. Le quatrième, il décrocha le téléphone de son bureau.
- Alors Monsieur le Maire, vous voulez faire traduire vos discours ?
- Non c’est votre troisième tiers temps que je voudrais combler.
En deux minutes, ils tombèrent d’accord pour un déjeuner au « Relais des hirondelles ». Cette auberge cossue était située à cinq kilomètres de Châtel-sur-Loire. A la limite de la forêt des songes, elle était réputée pour ses assiettes de gibier. Installé confortablement dans un Chesterfield, il faillit échapper son verre de Whisky, lorsqu’il vit entrer une vraie femme de vingt-cinq ans. Les tresses avaient disparu. Le jean avait fait place à une superbe jupe longue et noire. Le tee-shirt s’était mué en un chemisier blanc discrètement ouvert. Cette fois, Firmin eut du mal à bredouiller un faible :
- Bonjour Virginie,
- Bonjour Monsieur le Maire, revenez sur terre et offrez-moi un apéritif !
Ils partagèrent un nouveau Whisky. Le repas s’étira. Virginie n’était pas du genre à chipoter. Après une superbe tranche de foie gras, elle ne rechigna pas devant l’assiette de gibier, fit honneur aux Côtes Rôties. Le plateau de fromages et le chariot de desserts ne l’effrayèrent pas davantage. A seize heures, ils étaient encore à table. Virginie parlait de cinéma, de musique. Elle écoutait aussi, Firmin ne s’était pas épanché de cette manière depuis des années. Ils se quittèrent avec difficultés. Cette fois, Firmin ne résista pas plus de deux jours. Le plus naturellement du monde, Virginie lui proposa de jouer les maîtresses de maison. Elle habitait un loft dans la vieille ville à deux pas de la cathédrale. Virginie n’avait rien d’une maîtresse de maison. Elle avait mis à contribution le traiteur du coin. Ils attaquaient la deuxième bouteille de Ruinard lorsqu’ils se mirent à faire l’amour, sans un mot, comme si la chose était d’évidence. Depuis, Virginie s’était incrustée dans sa vie. Elle le rejoignait à Paris, pour de longues soirées en amoureux entre cinéma, expositions avant-gardistes, restaurant gastronomique, où il la regardait dévorer ce qu’il s’était défendu. A Châtel-sur-Loire, il avait réussi à garder un semblant de discrétion. S’il passait la nuit chez Virginie, c’était après s’être fait conduire à Montorgeuil. Il y retournait le matin afin que Robert le conduise à la mairie ! Les apparences étaient sauves, Marie Sophie n’aurait pas supporté d’être humiliée. A Paris, il n’avait pas ce genre de prudence. Mais la présence de ces deux pieds nickelés sur les pas de Virginie lui gâchait le plaisir. Du coup, ils ne sortaient plus. La vie commençait à manquer de saveur.