Partager l'article ! Du plomb dans les spaghettis: Rome 16 mars 1978 Su ...
Pierre Mazet : Un bouquet de polars
Voilà, mon neuvième roman vient d’être publié ! La série des « Meurtres peu conventionnels » s’est arrêtée, elle était née un peu par hasard. Une nouvelle a vu le jour d’an dernier avec Pavés et poignards » qui inaugurait une trilogie autour des rêves et de dérives mai 68. Le deuxième «Du plomb dans les spaghetti » nous replonge dans l’Italie des années de plomb, durant lesquelles les Brigades Rouges ont apeuré l’Europe entière. Le troisième est en route, pour l’instant le titre est encore un secret d’Etat. En attendant, je vous retrouverai en septembre pour un nouveau feuilleton.
Sur la place de Campo dei Fiori, le marché s’achevait. Sous les toiles colorées, les dernières tulipes baissaient du nez. Le soleil de mars réchauffait doucement les terrasses. Impassible, insensible à l’agitation qui secouait le pays, Giordano Bruno continuait de narguer le Vatican. Assis à ses pieds, quelques jeunes buvaient leur bière, le visage tendu. Tout ceux qui venaient déguster leur verre de Malvasia, avaient dans la poche « Il messagero » ou la « Republicca » dans la poche. Tous faisaient leur « une » sur la constitution du gouvernement Andreotti. Les discussions enflammées du palais Montecitorio[i] occupaient jusqu’aux ultimes espaces laissés libres par les résultats du Calcio. Cependant, malgré les titres racoleurs, ils allaient rester pliés et rejoindre la poubelle sans avoir été ouverts. Depuis les évènements de la matinée, tout ce bavardage paraissait hors du temps. Même après des années de guerre civile plus ou moins larvée, l’évènement de via la Fani avait figé l’Italie. Aldo Moro, l’homme qui devait signer le compromis historique[ii] avait été enlevé à neuf heures du matin. L’affaire ne s’était pas faite dans la discrétion. Les cinq gardes du corps, qui l’accompagnaient, avaient été froidement abattus. Ce n’était pas une simple affaire de rançon, une heure après les Brigades rouges avaient revendiqué leur acte. Sur les radios, les télés du monde entier, le récit des événements passait en boucle. Pétrifiée par la peur l’Italie s’était arrêtée.
Fourbu lui aussi, par les évènements de la matinée, Jacques brûlait d’envie de s’offrir quelques tranches de Proscuitto. Dix ans déjà qu’il avait fui. Jamais il n’avait éprouvé une once de nostalgie. Paris, la France lui semblait appartenir au passé d’un autre homme. En juin 68, l’ouvrier de Billancourt[iii], meurtri dans sa chair et privé de ses rêves, n’avait eu aucun mal à s’incruster dans un squat milanais. Lui, qui ne parlait que le français et le breton du sud du Léon, n’avait pas mis deux mois pour être capable de soutenir honnêtement une controverse en italien. Rapidement muni de faux papiers, il avait recommencé chez Fiat, ce qu’il savait faire chez Renault : visser des boulons. Il jeta un regard rapide à la terrasse de l’Hostaria Romanesca. Huit ans de clandestinité lui avaient appris à jauger les situations en un clin d’œil. Il repéra une table qui lui permettait de s’installer dos au mur. De là, rien de ce qui se passait sur la place ne pouvait lui échapper. Avant d’attaquer son verre de Malvasia, il observa ironiquement la masse de petits cadres apeurés, qui tremblaient pour leur Fiat ou leur deux-pièces cuisine. Il déposait consciencieusement deux tranches de tomates sur du pain grillé quand une série de détonations secoua la place de sa torpeur. Instantanément, les consommateurs lâchèrent leur verre, l’affolement s’empara des terrasses. On cherchait un abri, contre les murs, sous les tables. Les jeunes, installés au pied de la statue se dispersèrent en abandonnant leurs cannettes de bière. Les claquements cessèrent. Le silence revint peu à peu. Chacun tentait de regagner sa place. Jacques n’avait pas bougé. Les coups de feu lui avaient semblé provenir de la via del Baullari qui reliait le Palais Farnèse à Campo dei Fiori. Soucieux de ne pas se trouver mêler à une affaire qui ne le concernait pas, il déposa quelques billets sur la table et s’éloigna discrètement. Quelques badauds un peu moins timorés se dirigèrent vers l’endroit d’où étaient supposés venir les détonations. Le silence, qui s’était abattu, avait rendu lugubre cette ruelle aux façades colorées. La vingtaine d’audacieux s’arrêta à la vue du sang qui s’écoulait du corps d’un homme étendu au milieu de la chaussée. Personne ne songeait à l’assassin. En cinq minutes, il pouvait avoir tout aussi bien rejoint les bords du Tibre que filer du côté de la Piazza Navona. Personne n’osait s’approcher du corps d’où s’échappaient encore quelques signes de vie. Les sirènes s’approchaient. Vite alerté, l’hélicoptère, qui survolait la ville depuis les évènements de la via Fani, tournoyait au-dessus de Campo dei Fiori. Il s’était écoulé une vingtaine de minutes lorsque la première voiture noire et blanche bloqua l’accès de la via del Baullari Quatre hommes en descendirent. Sans ménagement, ils se frayèrent un chemin, provoquant la fuite de quelques voleurs à la tire. Un des quatre policiers resta près de l’homme à terre, tandis que les trois autres dégageaient un passage pour l’ambulance. Rapidement des renforts surgirent. La ruelle fut évacuée en un clin d’œil. Après qu’un photographe d’occasion eut fixé la scène, deux infirmiers retournèrent l’homme. Son pouls était faible, le toubib improvisa un vague pansement, il reçut une perfusion de glucose, avant d’être enfourné dans l’ambulance. Le tout n’avait pas duré dix minutes. La cohorte de renfort de la polizia arriva trop tard pour empêcher les éventuels témoins de s’enfuir comme un troupeau de poules apeurées. La panique avait aussi saisi le palais Farnèse. Quelques vrais-faux diplomates dissimulant maladroitement leur artillerie s’étaient postés aux entrées. Alors que l’homme agonisait dans l’ambulance, sur Campo dei Fiori, le vide s’était installé. La chape de plomb qui s’était abattue sur Rome, ce matin via Fani, était devenue plus pesante.
[i] Siège du parlement italien.
[ii] Aldo Moro s’activait à mettre en place un compromis pour gouverner avec le Parti Communiste.
[iii] Voir « Pavés et Poignard ».